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Irán forma más ingenieros cada año que Francia y Alemania juntas, y tanto como los Estados Unidos: cómo la República Islámica se convirtió en un líder mundial en formación científica.

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Régulièrement ciblés par les frappes américaines et israéliennes quand ils travaillent sur le programme nucléaire, les ingénieurs iraniens sont au cœur du complexe militaro-industriel du pays. Ces dernières décennies, la République islamique s’est imposée comme un acteur majeur dans la formation de ces professionnels, juste derrière les États-Unis. Au point de vendre leur savoir-faire dans la tech, la chimie ou la biologie à des entreprises autour du monde. Au grand dam du régime des mollahs.

En temps de guerre, ils sont des cibles de choix. Ce mercredi 3 mars, l’armée de l’air israélienne a annoncé avoir bombardé un site iranien souterrain où des scientifiques développaient un élément clé de l’arme nucléaire. Des ingénieurs de pointe avaient également été tués par des frappes de l’État hébreu en juin 2025. Ces scientifiques et techniciens sont au cœur du complexe militaro-industriel iranien, dont la puissance de feu se déploie dans tout le Moyen-Orient depuis une semaine.

Car l’Iran forme chaque année des cohortes d’ingénieurs parmi les plus nombreuses et les meilleurs au monde. Ces derniers grossissent les rangs des industries fortes du pays, telles que «le missile, le drone, le nucléaire», mais également «la chimie, la biologie, la géologie», indique Emmanuelle Galichet, enseignante-chercheure en sciences et technologies nucléaires au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).

Selon l’Institut de statistique de l’Unesco, l’Iran forme 234.000 ingénieurs chaque année. La moitié du demi-million de diplômés annuels en Russie, pays d’où sortent le plus de techniciens. Mais à peine moins que le deuxième du classement, les États-Unis et leurs 250.000 «ingénieurs» formés tous les ans. En France, c’est à peine 104.000 (dont la moitié seulement issus d’écoles d’ingénieurs) et en Allemagne environ 80.000 selon les estimations. Autrement dit à lui seul, l’Iran «produit» chaque année plus d’ingénieurs que la France et l’Allemagne réunies.

Une politique scientifique ancienne

L’histoire remonte au début du XXe siècle. Lorsque le Shah Reza Pahlavi entreprend de moderniser l’Iran dans les années 1920 et 1930, il comprend rapidement que l’industrialisation exige des compétences techniques. Les premières grandes écoles d’ingénieurs apparaissent alors, notamment à Téhéran, L’objectif est clair: doter le pays d’ingénieurs capables de construire des routes, des barrages, des raffineries et d’exploiter les immenses ressources pétrolières.

Dans les décennies qui suivent, l’enseignement scientifique devient l’un des piliers de la modernisation iranienne. L’université de Téhéran, fondée en 1934, et les écoles techniques créées dans les années 1950 et 1960 forment les premières générations d’ingénieurs du pays.

La révolution islamique de 1979 aurait pu bouleverser cette orientation. En réalité, elle la renforce. Confrontée aux sanctions internationales et à l’isolement diplomatique, la République islamique comprend qu’elle devra développer ses propres technologies. Les ingénieurs deviennent alors un enjeu stratégique: il faut des spécialistes pour l’industrie pétrolière, les infrastructures, mais aussi pour les programmes scientifiques et militaires.

Dans les années 1990 et 2000, le système universitaire iranien connaît une expansion spectaculaire. Les universités techniques se multiplient dans tout le pays et des centaines de milliers d’étudiants se dirigent vers les filières scientifiques.

Une compétition académique féroce

Au cœur de ce système se trouve un examen national redouté: le Konkour. Chaque année, plus d’un million de lycéens passent ce concours qui détermine l’accès à l’université. Les meilleurs scores permettent d’intégrer les filières les plus prestigieuses, notamment l’ingénierie. Cette compétition intense a façonné une véritable culture de la performance scientifique. Dans de nombreuses familles iraniennes, devenir ingénieur ou médecin représente la voie la plus sûre vers la réussite sociale.

«Les Iraniens sont à la pointe de la médecine nucléaire qui permet de diagnostiquer et de soigner des cancers», rappelle Emmanuelle Galichet, du Cnam. «Et cela commence dès l’école primaire, où les matières scientifiques sont centrales.»

Les universités iraniennes se retrouvent ainsi avec d’immenses cohortes d’étudiants en mathématiques, informatique, mécanique ou ingénierie chimique. Le pays forme chaque année plusieurs centaines de milliers de diplômés techniques, ce qui le place parmi les plus grands producteurs d’ingénieurs au monde.

L’exode silencieux des ingénieurs

Mais cette réussite éducative se heurte rapidement à la réalité économique du pays. Les sanctions internationales, la faiblesse de certains secteurs industriels et le manque d’investissements limitent les débouchés. Se référant à une étude du Centre statistique de l’Iran, les chercheurs en sciences de l’éducation Hamid Farhadi Rad, Abdollah Parsa et Elahe Rajabi écrivaient en 2020 que le taux de chômage des ingénieurs en informatique atteignait 41,4 %, contre 37,6 % chez ceux spécialisés dans la protection de l’environnement. Côté construction et industrie, les taux atteignaient respectivement 27,7% et 25,6%. Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes ingénieurs arrivent sur le marché du travail sans trouver de postes correspondant à leur qualification. C’est dans ce contexte que se développe un phénomène massif: le départ des talents.

Depuis les années 1990, l’Iran connaît l’une des plus importantes fuites de cerveaux au monde. Selon des estimations souvent citées par les économistes, entre 150.000 et 180.000 Iraniens hautement qualifiés quittent le pays chaque année. Le phénomène est particulièrement visible dans les universités occidentales. Les étudiants iraniens sont nombreux dans les programmes de doctorat en ingénierie aux États-Unis, au Canada ou en Europe. Une fois diplômés, beaucoup choisissent d’y rester.

Le Financial Times décrivait récemment ce mécanisme comme un véritable circuit d’exportation de talents. Les universités iraniennes forment des étudiants brillants, souvent dans des conditions académiques très exigeantes. Mais ces étudiants partent ensuite poursuivre leurs études ou leur carrière à l’étranger, attirés par de meilleurs salaires, davantage de liberté académique et un environnement économique plus dynamique. Aujourd’hui, des dizaines de milliers d’ingénieurs iraniens travaillent dans les centres technologiques mondiaux, de la Silicon Valley à Berlin.

Des trajectoires devenues typiques

Les parcours se ressemblent souvent. Un étudiant brillant réussit le Konkour et intègre une université technique réputée à Téhéran, Ispahan ou Sharif University of Technology. Après un master, il obtient une bourse pour un doctorat aux États-Unis ou en Europe. Une fois installé, il poursuit sa carrière dans la recherche ou l’industrie.

De nombreux ingénieurs iraniens occupent aujourd’hui des postes clés dans les secteurs de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs ou du logiciel. La diaspora scientifique iranienne est particulièrement visible dans la Silicon Valley, où les entrepreneurs et ingénieurs d’origine iranienne sont très nombreux.

Pour les pays occidentaux, ce flux de talents constitue un avantage considérable : ils récupèrent des ingénieurs hautement qualifiés dont la formation initiale a été financée ailleurs.

Le paradoxe iranien

Pour l’Iran, en revanche, le coût est immense. L’État investit massivement dans l’éducation scientifique, mais une part importante des diplômés les plus prometteurs part construire sa carrière ailleurs.

Le pays s’est ainsi imposé comme l’une des grandes fabriques d’ingénieurs du monde. Mais une partie de ces ingénieurs contribue aujourd’hui davantage à l’innovation américaine ou européenne qu’à l’économie iranienne.

Ce paradoxe résume à lui seul la situation du pays : une puissance scientifique réelle, portée par une jeunesse extrêmement bien formée, mais qui peine encore à offrir à ces talents les conditions nécessaires pour rester.