L'albatros géopolitique de Washington (II)
Après avoir expliqué, mercredi dernier, pourquoi le Golfe est devenu l'albatros géopolitique de Washington en 1979, nous exposons aujourd'hui pourquoi il a continué à jouer ce rôle.
Le premier facteur est le pétrole. Depuis près d’un siècle, il est au cÅ“ur des besoins énergétiques mondiaux; depuis les années 1940, le pétrole du Golfe représente une part importante de la production mondiale (plus d'un tiers en 1980). Par conséquent, les États-Unis, première superpuissance mondiale depuis 1945, ont eu un intérêt majeur dans le Golfe, quelle que soit leur propre dépendance au pétrole de cette région. Jusque 1979, Washington n'a pas eu à intervenir directement. Le Golfe était gardé par des alliés: la Grande-Bretagne jusqu’en 1971, puis l’Iran et l’Arabie saoudite. Mais la Révolution iranienne et l’invasion soviétique de l'Afghanistan en 1979 changèrent la donne. En cette annus horribilis américaine, Zbigniew Brzezinski, le conseiller à la sécurité nationale, déclara le Golfe «troisième zone stratégique centrale» des intérêts américains. Cette vision engagea Washington plus directement dans le Golfe, d'abord en renforçant des États alliés et les bases militaires à proximité, comme Diego Garcia, puis à partir de 1987 et surtout de 1990-1991 de manière plus immédiate.
Pétrodollars
Deuxièmement, les pétrodollars ont rendu les gouvernements du Golfe très riches, leur permettant de projeter une puissance sérieuse sur le plan régional et mondial. Dans le Golfe plus qu'ailleurs, des puissances régionales ont eu ainsi les moyens de défier la superpuissance globale américaine. Sans ses revenus pétroliers, Saddam Hussein par exemple n’aurait jamais osé attaquer l’Iran en 1980, ni s'imposer comme la force arabe dominante dans le Golfe dans les années 1980, ni occuper le Koweït en 1990. De même, la manne pétrolière de l'Iran permit au shah de financer dans les années 1970 des politiques destinées à faire de l’Iran une puissance globale tout en restant un allié des États-Unis. Si le contenu idéologique de ce projet change après sa chute, la dynamique s'est poursuivie. Les revenus pétroliers ont soutenu la posture régionale et globale de l'Iran depuis la révolution et, d'une nouvelle manière, depuis le début des années 2000, lorsque Téhéran s'est senti directement menacé par Washington.
S'y ajoute un facteur géoculturel qui relie ces deux facteurs. Les acteurs majeurs ont souvent présenté leurs adversaires comme des ennemis (quasi)ontologiques. Pensons au «Grand Satan» des Iraniens, les États-Unis; à la description par le président Bush fils de l’Irak et de l’Iran comme faisant partie d’un «Axe du Mal»; ou à Al-Qaïda voyant l’Amérique comme un État croisé. Inversement, ces acteurs majeurs se perçoivent eux-mêmes comme des forces historiques de portée mondiale. L’Iran a une conscience aiguë de son identité de civilisation millénaire géographiquement centrale dans le monde et – vision partagée par l’Iran sous le chah et par la République islamique – revendique légitimement un rôle de direction en développant une «troisième voie» au-delà du capitalisme et du socialisme. L’Irak s’est présenté, depuis l’entre-deux-guerres et de nouveau avec force dans les années 1970, comme la plus ancienne civilisation du monde et un acteur clé de l’histoire islamique. Quant à Al-Qaïda, elle s’est posée en avant-garde d’une contre-force musulmane mondiale visant à chasser les États-Unis du Golfe et à renverser leurs alliés régionaux.
Dès 1979, l'importance globale du Golfe pour Washington et la puissance de ses adversaires régionaux ont créé une dépendance de sentier marquée par des insécurités systémiques récurrentes. Mercredi prochain, nous retracerons les principaux chapitres de ce processus, de 1979 à nos jours.
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