Tous les jours, le point à chaud en direct du 79e festival de Cannes.
Le film du jour : Minotaure de Andreï Zviaguintsev (en compétition)
Dans cette édition cannoise, où bien malin celui qui pourrait donner un favori à la Palme d'Or (Soudain ? Fjörd ? Paper tiger, plébiscité par la presse internationale), un nouveau candidat sérieux a déboulé mardi après-midi. Un habitué des récompenses sur la Croisette (Prix d'interprétation pour son acteur principal du Bannissement, Konstantin Lavrenko en 2007, Prix Un Certain Regard en 2011 pour Elena, Prix du Jury en 2017 pour Faute d'amour, Prix du scénario en 2014 pour Leviathan) : Andreï Zviaguintsev.
Le cinéaste russe de 62 ans, exilé en France, revisite ici La Femme infidèle de Chabrol dans la Russie de 2022 où un chef d'entreprise prospère va décider de régler manu militari l'histoire adultérine que vit son épouse et mère de son fils avec un photographe. Tout est dit dans ce pitch et l'arc du scénario ne laissera quasi aucune place à la surprise. Et c'est précisément ce qui rend Minotaure si saisissant. La manière dont à travers ce geste criminel de vengeance, Zviaguintsev encapsule toutes les dérives, les violences sourdes comme bien plus explicites de la Russie de Poutine en guerre avec l'Ukraine.
L'amoralité comme boussole, les petits arrangements et grandes magouilles comme boucliers protecteurs d'un criminel dont Zviaguintsev raconte l'impunité par une mise en scène à la fois précise et jouant sur le temps long des scènes (le nettoyage de la scène de la crime, la disparition du corps, le face à face avec la police…) pour mieux la rendre insoutenable. Un grand moment de cinéma.
Les chansons du jour : Autofiction de Pedro Almodovar
Amarga Navidad. Le vrai titre d’Autofiction, son titre espagnol, est une “ranchera†de José Alfredo Jiménez que Chavela Vargas a transformée en lamentation étourdissante. Année nouvelle, vie nouvelle, et on connaît la suite : on ne change rien, on reboit, on resaigne. Almodóvar et Chavela Vargas, ça remonte. Il a fait de cette chanteuse mexicaine sa prêtresse depuis Kika ; elle apparaît dans ses films et ses tubes sont largement cités dans La Fleur de mon secret, Julieta, Douleur et Gloire. Elle revient ici, mais de manière plus frontale.
D’abord par le titre. Ensuite parce qu’on entend sa voix dans le film, Amarga Navidad, justement, qui n’est pas un simple tapis sonore mais résume carrément l'essence de ce conte cruel et très personnel : un Noël à l’envers, la fête comme épreuve et la guirlande comme corde pour se pendre… Mais un peu plus tard, une autre lamentation va strier le film : à la soirée que donne Rossy de Palma, la jeune Amaia Romero se lève et chante «Las simples cosas» presque a capella. Gros plan. Inquiétude. Trouble total. Pedro fait passer toute son émotion par une autre voix de femme. La relève de Chavela, sans le dire. Et c'est magnifique.
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La réponse du jour : Arthur Harari réagit à la polémique Canal PlusÂ
Signataire de la tribune anti-Bolloré parue dans Libération avant le début du Festival de Cannes, le réalisateur a été interrogé sur cette affaire qui bouscule le cinéma français lors de la conférence de presse de L'Inconnue. Dimanche, Maxime Saada, le président du directoire de Canal Plus, avait déclaré qu'il ne souhaitait plus travailler avec ceux qui avaient soutenu ce texte.Â
“Dans un an, il y a des élections, il n'y a jamais eu une possibilité aussi grande qu'un parti d'extrême droite gouverne la France. Ce groupe est fondamental dans le financement du cinéma français, et pas que français, c'est un des poumons du cinéma européen. Canal a des engagements contractuels envers la diversité du cinéma. Cette entreprise est au sein d'une groupe qui est la propriété de Vincent Bolloré qui concentre un nombre assez étourdissant d'organes de presse et de télévision où l'orientation est très clairement à l'extrême droite. Il fallait nommer cette chose-là . C'est pour ça que j'ai signé, pas forcément par adhésion pour chaque terme de la tribune. Les équipes de Canal Plus, la direction de Canal Plus, la politique éditoriale de Canal Plus, qui est en faveur de la diversité, a plus que mon respect. C'est comme l'existence du CNC qui est directement menacée par les représentants du Rassemblement national qui disent qu'ils veulent démanteler le CNC. Je n'assimile pas Canal Plus, la politique d'aide et les efforts qui sont faits, à ce qu'est le groupe Bolloré et à ce qu'est l'idéologie de Vincent Bolloré.â€
Le retour gagnant du jour : Malou Khebizi dans Le Triangle d'or (Séances Spéciales)
Malou Khebizi est “née†à Cannes voilà deux dans Diamant brut d'Agathe Riedinger. Mais ce personnage semblait si proche d'elle que le doute subsistait sur sa capacité à transformer l'essai et à ne pas rester la comédienne d'un seul rôle. Deux ans plus tard, le doute est levé. Parce qu'elle n'a jamais cessé de tourner (Enzo, Love me tender…) et parce que, pour son premier premier rôle central depuis Diamant brut, elle porte Le Triangle d'or sur ses solides épaules. Dans ce premier long de Hélène Rosselet-Ruiz, elle incarne une jeune femme embauchée au service d'un riche prince saoudien et de sa maîtresse, installés dans un hôtel particulier du 16ème arrondissement parisien qui va vite se transformer en prison dorée à même de se refermer sur elle et sa «patronne», bien plus fragile qu'elle ne le laisse paraître.
Le film souffre de faiblesses scénaristiques mais a le mérite de ne pas psychologiser inutilement les choses et dessiner un inattendu éloge d'une sororité tout sauf évidente de prime abord. Mais son atout majeur tient dans la manière dont Malou Khebizi s'empare de son personnage pour l'emmener là où on ne l'attend pas, par ses ruptures de rythme, son aisance à jouer avec la même justesse la fermeté et la douceur, l'explosivité et l'intériorité. Ce mercredi, on la retrouvera à Cannes dans Mariage au goût d'orange de Christophe Honoré et le 7 octobre dans le 15/18 de Cédric Khan. Sa carrière ne fait que commencer.Â

La vidéo du jour : Adam Driver et Miles Teller pour Paper TigerÂ
Ils jouent deux frères dans Paper Tiger, et on a profité de leur présence à Cannes pour leur demander de nous parler de leur travail avec James Gray, qui livre ici un récit très personnel. «J’étais très flatté que James me veuille pour raconter cette histoire«, nous confie Miles Teller. «J’ai eu beaucoup d’empathie pour lui pendant tout ce processus de création infernal. Ca a dû être difficile de regarder des acteurs interpréter la période la plus sombre de la vie de sa famille«
La larme du jour : Low Expectations à la Quinzaine des cinéastes
Il fallait bien que ça arrive à un moment : la fatigue aidant, nos petits coeurs de cinéphiles ont craqué devant Low Expectations. L'histoire d'une musicienne, Maja, qui lâche sa carrière au moment où elle s'apprête à exploser. Une vie de fêtes, de voyages, de drogue et d'alcool ont eu raison d'elle : la grosse dépression qui s'en suit la ramène à Oslo, chez sa mère, qui lui trouve un poste de surveillante dans le lycée où elle enseigne. Souvent drôle (excellente scène d'ouverture où l'on discute du pouvoir de fascination de Heat), le premier film très maîtrisé de Eivind Landsvik refuse de devenir aussi cafardeux que son héroïne, mais s'autorise un vrai moment d'émotion : Maja, dévorée par son mal-être, finit par s'effondrer comme une enfant dans les bras de sa mère. On n'avait pas prévu de lâcher nos premières larmes du festival ici mais rien à faire, le Norvégien et son excellente actrice, Marie Ulven (elle-même musicienne), ont eu raison de nous.

Aujourd'hui à Cannes
Ça commence à sentir la fin, mais il reste encore quelques films à découvrir. Notamment en compétition avec Notre salut d'Emmanuel Marre, présent à la Semaine de la critique il y a quelques années avec Rien à Foutre, mais aussi The Man I Love d’Ira Sachs (au casting : Rami Malek, Rebecca Hall, Tom Sturridge et Ebon Moss-Bachrach). À la Quinzaine, on jettera un oeil à Je vois des immeubles tomber comme la foudre, Death Has No Master et Les Roches Rouges de Bruno Dumont. Coeur Secret sera à l'ACID et Adieu monde cruel de Félix de Givry en clôture de la Semaine de la critique, qui marquera le début de la conclusion des festivités.
Hors compétition, les évènements du jour seront La bataille de Gaulle : l’âge de fer, Mariage au goût d'orange de Christophe Honoré à Cannes Première (avec Adèle Exarchopoulous, Vincent Lacoste, Paul Kircher, Alban Lenoir, Nadia Tereszkiewicz, Malou Khebizi… et Roma Elastica de Bertrand Mandico (avec Marion Cotillard).





