Il était donc un peu tôt pour faire ses adieux. Le 29 juillet 2025, Pascal Obispo donnait le dernier concert d'une longue tournée rétrospective, point final, disait-il alors, de près de trente années passées sur scène. Mais y croyait-il vraiment ? Ce lundi 11 mai 2026, il nous accueille au Cap-Ferret, dans sa propriété achetée au début des années 2000 et devenue depuis peu sa résidence principale. « J'ai découvert ce village enfant, raconte le natif de Bergerac. J'y suis venu pour la première fois avec ma tante et mes cousins à l'été 1971. Mes parents étaient sur le point de divorcer, ma mère travaillait, j'étais donc ici en famille, loin des problèmes du foyer. C'est là que je me suis construit des souvenirs heureux. J'y suis revenu dès que possible et j'ai fait l'acquisition de cette maison. » Bâti autour d'un étang rempli de carpes koï, le camp de base d'Obispo est désormais son lieu de travail, l'une des dépendances ayant été transformée en studio d'enregistrement. Depuis un an, il s'est construit un court de padel et un poulailler, sur lequel il veille quotidiennement. « Venez voir, je vais vous présenter ma poule », se marre Pascal, fin connaisseur de nourriture pour basse-cour. La sienne est composée d'un coq, de neuf poules et d'une dizaine de poussins, nés quelques jours auparavant. « Je les ai vus sortir de l'œuf, raconte-t-il, un brin ému. Le soir, je les mets dans une couveuse, je prends soin d'eux. »​
Après un petit déjeuner chez l'incontournable Frédélian, glacier devenu brasserie tendance avec DJ et musique lounge, il parcourt, au volant de son pick-up, les rues encore peu fréquentées de la commune. Direction l'église Notre-Dame-des-Flots, au design moderne et épuré, Âl'endroit où Pascal a épousé Julie Hantson le 19 septembre 2015. « Ça devait être intime, rappelle le chanteur. Et c'est comme si tout le village était venu assister à la noce. Rétrospectivement c'est marrant, mais sur le moment ça m'avait gonflé. » Sur la droite de la nef, comme par miracle, un piano l'attend. Il s'installe, teste le son et se lance dans un miniconcert improvisé. « Savoir aimer », « Fan », « L'important c'est d'aimer », « Lucie », justement rebaptisée « Marie »…  Sa voix est intacte, le plaisir évident. Et le public conquis. « Rangez vos téléphones, s'agace-t-il. Profitez du moment ! Sinon, certains pourraient écrire ​que je ne fais plus recette, que je n'attire plus que dix personnes… » Il se marre, nous confiant qu'il a accepté de se produire ici fin août « parce que les gens de la paroisse me l'ont demandé, parce que je crois qu'il y a quand même quelqu'un, quelque chose au-dessus de nous. » ​
Pascal Obispo dans l'église Notre-Dame-des-Flots, où il va improviser quelques chansons pour les visiteurs, stupéfaits.
Paris Match
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© Hélène Pambrun
Sur les conseils de sa psy, il s'est mis à peindre et n'a plus cessé depuis
Après des années de conflits avec les médias, Obispo est plus que jamais avide de se raconter. Pour lever un malentendu ? « J'ai 61 ans et plus grand-chose à prouver. Mais, oui, il y a longtemps eu méprise sur qui j'étais vraiment. Peut-être car on ne m'a jamais posé les bonnes questions… » L'origine du mal ? « Je suis un fan de new wave, de pop, je suis un enfant du rock, qui s'est retrouvé chanteur de variétés. J'ai accepté le rôle avec Âbonheur, au départ. Mais dès que j'ai commencé à raconter d'où je venais, les gens ne comprenaient pas ce que je leur disais. On me demandait ma couleur préférée, j'avais envie de parler de mon amour inconditionnel des Cure, de Police, des Beatles. Ça n'a pas toujours été simple. »
Il l'avoue sans détour aujourd'hui : « Si je me suis jeté dans la musique, c'était pour dépasser la tristesse de ce que je vivais à la maison. J'ai très mal vécu le départ de mon père, je lui en ai longtemps voulu de nous avoir abandonnés. Et jusqu'à sa mort, je n'ai jamais eu la conversation que j'aurais dû avoir avec lui. J'en conserve une immense frustration. Alors dans ma chambre, j'avais des posters de musiciens, de rock stars, de footballeurs, ce sont eux qui ont été mes modèles masculins, c'est avec eux que je me suis construit. » Son déménagement à Rennes avec sa mère au début des années 1980, ville alors en pleine ébullition grâce au festival des Trans Musicales, est un électrochoc. « J'ai découvert Marquis de Sade et ma vie a changé. Il était donc possible d'emprunter des sons venus Âd'Angleterre et de les mélanger à la poésie du français. » Le chanteur Philippe Pascal devient une icône pour le jeune Obispo, plus tard un ami. Et c'est grâce à Frank Darcel, guitariste du Marquis, qu'Obispo forme Senso, son premier groupe.
Pascal Obispo avec sa mère, Nicole, dans les années 1960. Il avait 8 ans quand ses parents se sont séparés. © DR
Chez lui, à côté des photos des Beatles, des maillots de foot dédicacés par toutes les plus grandes stars du ballon rond, il a encadré l'affiche annonçant les concerts de Marquis de Sade qu'il avait arrachée, ado, des murs de la cité bretonne. On tombe aussi sur son wall of fame : ses dizaines de disques d'or, reçus pour lui, pour les autres, de Florent Pagny à Natasha St-Pier, accrochés dans l'entrée de son home studio. « Je vous invite à ne pas les photographier, on pourrait croire que je suis le genre de mec qui la ramène. » Il préfère dévoiler les dizaines de toiles qu'il a réalisées, depuis qu'il s'est lancé dans l'art-Âthérapie. Il s'explique : « J'ai commencé à peindre en 2018, sur les conseils de ma psy. J'avais certaines blessures à soigner, certains dossiers à refermer, et elle m'a conseillé cette technique. Ç'a été un déclic et depuis je n'ai plus arrêté. » Dans un style naïf et pop, Pascal peint des Ganesh et des couples, il rend hommage à Klimt comme à Warhol, passant des moyens aux grands formats, ravi d'avoir pu exposer une partie de ses toiles l'an passé. Dans son atelier, on tombe aussi sur des robinets attachés à des toiles pour une idée qu'il a envie de développer ou d'anciennes portes de prisons, transfigurées par la peinture. Elles sont l'Å“uvre de sa compagne, celle qui partage sa vie depuis quatre ans, au bras de qui il ne s'est jamais affiché.
Pascal s'est imposé une règle depuis la fin de son mariage avec Julie Hantson en 2022 : ne plus jamais évoquer celle qui fait battre son cœur. Sa romance avec la journaliste Sonia Mabrouk ? « Pas un mot sur ces sujets-là . Ça me permet d'attaquer les magazines qui publient des photos volées. On sait que j'ai été marié deux fois que j'ai divorcé deux fois, et que je compose des chansons d'amour. C'est déjà pas mal non ? » On sait aussi qu'il est le père de Sean, le fils qu'il a eu avec Isabelle Funaro il y a vingt-cinq ans. A-t-il réussi malgré la séparation à être le père qu'il souhaitait être ? « Ça n'a pas toujours été facile pour Sean de grandir avec deux parents connus, mais c'est aujourd'hui un jeune homme créatif, qui se débrouille plutôt bien. Son truc, c'est l'image. »
Pascal Obispo devant ses toiles. À dr., au sol, une œuvre évoquant un homme dans un bain de sang, peinte après le suicide du chanteur Philippe Pascal, son « père de substitution ».
Paris Match
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© Hélène Pambrun
«Une chanson pour Johnny, une autre pour Pagny… J'étais celui qui enchaînait les tubes. Quand tu n'es plus cet artiste-là , on te sollicite moins»
On tente d'en savoir plus sur ces blessures intimes, que les auteurs Lionel Florence ou Pierre-Dominique Burgaud connaissent bien. Puisqu'ils ont écrit des textes sur mesure pour le compositeur. « Souvent, la musique et ma carrière ont pris le pas sur tout le reste, estime Pascal. Parfois, je me dis : “Mais putain j'ai été con de passer autant de temps dans mon studio. J'aurais peut-être mieux fait d'aller dehors, de regarder le ciel, les gens…†Même si la musique est essentielle à ma vie, je suis peut-être passé à côté d'histoires d'amour ou d'amitié. » Obispo a longtemps cherché le regard et l'amitié des autres, jeunes musiciens, talents confirmés, il a été de ceux que l'on sollicitait. « Une chanson pour Johnny, une autre pour Pagny. Je n'ai aucun doute sur les intentions des gens qui, à l'époque, sont venus me chercher : j'étais celui qui marchait très fort, celui qui enchaînait les tubes, et donc celui qu'il fallait pour relancer des carrières. Quand tu n'es plus cet artiste-là , on Ât'appelle moins. »
Alors désormais c'est lui qui va frapper aux portes. Depuis deux ans, il s'est lancé dans un concept dont lui seul peut être l'auteur : enregistrer pour les abonnés de son application Obispo All Access des albums de reprises d'artistes français vivants. Soixante disques d'une douzaine de titres, dont près de la moitié a déjà été réalisée. « J'ai fait un album Alain Souchon, un album Michel Jonasz, un album Francis Cabrel, un album Julien Clerc, un album Véronique Sanson, un album Gérard Lenorman, un album Michel Sardou, énumère-t-il. Et pour chacun d'entre eux, j'ai tout écouté, tout disséqué pour comprendre comment ils ont fait. J'ai découvert des compositeurs géniaux, des arrangements dingues, des musiciens déments. Pour moi, la période 1967-1977 est l'âge d'or de la musique en France. J'ai eu envie de lui rendre hommage. » Tel un missionnaire, Obispo a financé lui-même des séances d'enregistrement pour aller au bout de son projet. Envoyant le résultat fini aux artistes concernés, souvent à leur plus grande surprise. Julien Clerc se souvient « d'avoir reçu un appel de Pascal m'annonçant qu'il avait fait un disque de reprises de mes chansons. Qu'il m'a envoyé dans la foulée. Le problème, c'est qu'il fallait que je lui dise ce que j'en pensais. Comment j'aurais fait si le résultat avait été catastrophique ? Heureusement, ce n'est pas le cas. Il faut voir sa démarche comme celle d'un passionné : c'est très touchant ».
Pascal Obispo dans son studio d'enregistrement.
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© Hélène Pambrun
En chemin, Obispo a commencé à composer de nouveaux titres, qu'il a très vite eu envie de partager avec les uns et les autres. Tous ou presque ont accepté de chanter sur « Héritage », son nouveau disque, dont le volume 2 sort cette semaine. Avant le volume 1, prévu à l'automne. Coquetterie qui amuse Pascal. « Je ne voulais pas que les gens du second volume se sentent moins aimés que ceux du premier. Donc j'ai inversé l'ordre des sorties. » Il se réjouit d'avoir ramené Renaud en studio, dont la voix abîmée résonne sur « Le dernier des rugissants ». Il fait aussi chanter les morts, comme Michel Delpech et Philippe Pascal, dieux de son panthéon personnel. « Il n'y a que les snobs et les bobos qui ont refusé de participer. Mais je ne vous donnerai pas les noms, Âamusez-vous à les trouver vous-même. » Le temps ne fait rien à l'affaire, malgré les mots et les déclarations, Obispo aimerait être reconnu par l'ensemble de ses pairs. Il reste ce gamin paumé qui crie haut et fort son envie d'être aimé de tous. Le pire, c'est que ça pourrait finir par arriver.​
« Héritage (vol. 2) », (Atletico Records / Universal) sortie le 22 mai.​​​





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