Inicio Espectáculos Léna Mahfouf : Je trouve que notre génération a ouvert la conversation...

Léna Mahfouf : Je trouve que notre génération a ouvert la conversation sur beaucoup de sujets

19
0

INTERVIEW. – À 28 ans, l'influenceuse la plus puissante de France, avec plus de 10 millions d'abonnés, est aussi une businesswoman qui marche à l'instinct. Forte, émancipée, mais aussi vulnérable et attachante, elle invente un langage à part. Rencontre.

D'habitude, on se l'interdit. Mais aujourd'hui, comment faire autrement que de tutoyer celle qui dit «tu» à Rihanna, Anna Wintour et à la crème du cinéma français ? Car Lena Mahfouf a ce talent de rendre tout naturel et spontané. À 28 ans, celle qui s'est fait connaître grâce à son blog Lena Situations au milieu des années 2010 (plus de 3 millions d'abonnés à sa chaîne YouTube), avant d'exploser sur les réseaux sociaux (5 millions de followers sur Instagram, presque 4 sur TikTok), est aujourd'hui l'une des personnalités les plus influentes des médias et de la mode. Une véritable « marque » que l'on s'arrache pour sa capacité à produire émotion, engagement et fidélité auprès d'une génération volatile, la fameuse Gen Z. À la tête d'un podcast ultra-écouté (Couch, sur Spotify et sur Disney+), d'une marque lifestyle (Hôtel Mahfouf), Lena a aussi vendu une multitude de livres avec ses deux ouvrages de développement personnel.

Le premier, Toujours plus, s'est écoulé à plus de 500 000 exemplaires. Et en 2022, consécration, elle est la première influenceuse française à être invitée au Met Gala, grand-messe de la mode à New York. Avec son franc-parler et son sens de la repartie, Lena explose le strict cadre de «créatrice de contenu» (un terme qu'elle revendique) pour s'aventurer, avec succès, hors du Web. Début 2026, la voilà qui commente le tapis rouge des Césars, avant de couvrir celui des Oscars – elle terminera avec 39 °C de fièvre. À Cannes, c'est en invitée qu'elle monte les marches du Palais des Festivals cette année. Hyperactive, hyperconnectée, celle que sa communauté surnomme «Mother of Paris» – tant elle met en scène la ville dans ses vidéos – se révèle aussi hyperattachante, à la fois sûre d'elle et fondamentalement vulnérable. Une fille qui a le sens de l'engagement, du partage et du clan, qui dit «nous». Une vraie passeuse. Rencontre avec un phénomène de notre époque.

Passer la publicité

Madame Figaro. – Vous avez présenté le red carpet des Césars puis celui des Oscars. Le cinéma est un monde assez codifié, comment vous y êtes-vous sentie accueillie ?
Lena Mahfouf. – Je m'y suis sentie parfaitement bien. J'ai commencé à me détacher de cette envie de vouloir absolument être acceptée partout. Il y existera toujours un petit décalage que je n'arriverai pas à effacer. Je pense que j'éprouverai toujours ce sentiment d'être un peu « illégitime » : je ne serai jamais cette fille qui a grandi au cœur de l'industrie, avec des parents connus… Bref, je ne serai jamais une nepo baby . Mais si j'en étais une, j'assumerais à fond. Les codes, je les ai appris sur le tas. Alors, je fais parfois des gaffes, mais pour rien au monde je ne voudrais devenir blasée. Et puis, quand on parvient à être acceptée par le milieu de la mode, plus rien ne peut vous faire peur ensuite.

Demi-corset Dilara Findikoglu, jupe bouffante Louis Vuitton. Baskets Vans.
Charlotte Navio

Quelles références ciné et quelles écritures nourrissent votre travail vidéo ?
Chez moi, c'est un grand melting-pot, un peu comme une playlist : il y a les grands classiques, et les artistes indépendants. J'ai été bercée par les films de Wes Anderson et de Tim Burton, des univers visuellement très forts – la haute couture du cinéma. Je suis aussi très fan de comédie, comme celles du duo Nakache-Toledano, qu'on regarde en famille. La comédie fédère, elle rassemble, et c'est un peu ce que j'essaye de faire avec mes vlogs (des blogs vidéo, NDLR). Mes amis m'appellent « la glue » : je suis celle qui réunit. Et puis, forcément, j'ai grandi avec les sitcoms : Friends, Modern Family, How I Met Your Mother… Des séries dans lesquelles on voit évoluer les personnages, on s'y attache. Comme dans mes vidéos, où on retrouve ma bande d'amis, Marcus, Bilal, Solène…

Au début, si je voulais être sur le devant de la scène, c'est sûrement à cause d'une certaine forme de narcissisme.

Lena Mahfouf

Vous avez joué un petit rôle dans un film d'horreur à venir. Rêvez-vous d'être actrice ?
Je ne sais même pas si ce film va sortir ! Honnêtement, je ne suis pas sûre d'être une bonne actrice, et c'est la raison pour laquelle je préfère montrer la vraie vie dans mes vidéos, où tout repose sur la spontanéité. Il y a évidemment un récit de soi et des autres. Mais la partie storytelling de mes productions se fabrique surtout au moment de la réalisation et du montage – là où je suis le plus douée, je pense. Le spectacle a toujours occupé une place centrale dans ma famille, je viens d'un environnement créatif (son père est dessinateur de bande dessinée et marionnettiste, sa mère couturière et styliste, NDLR). Pour me faire réviser mes poésies, mon père me disait : «C'est comme du théâtre, imagine que tu es sur scène !» En primaire et un peu au collège, j'ai suivi des cours de théâtre. J'ai toujours éprouvé un attrait pour la caméra. Au début, si je voulais être sur le devant de la scène (elle a ouvert sa chaîne YouTube à 18 ans, NDLR), c'est sûrement à cause d'une certaine forme de narcissisme. Mais d'autres choses m'ont ensuite captivée : je me suis intéressée à l'intelligence du corps face à une caméra, à la façon dont on se déplace… Aujourd'hui, je suis plus attirée par la réalisation.

Vous aimeriez réaliser un film ?
J'envisage plutôt de faire du documentaire que de la fiction, pour partager des parcours de vie, des voyages. C'est une façon de poursuivre les conversations engagées dans mon podcast. Raconter des histoires, c'est vraiment ce qui m'anime. Ces derniers temps, je pense beaucoup à l'exil forcé qu'ont connu mes parents. Surtout cette année, car je vais avoir 28 ans, l'âge auquel mes parents ont dû quitter l'Algérie. C'était en 1995, à cause du terrorisme. Cela résonne en moi. Peut-être qu'un jour je m'en saisirai ?

Robe bustier brodée Rabanne, sandales Jimmy Choo.
Charlotte Navio

Vous incarnez une forme d'entrepreneuriat féminin décomplexé et inspirant. Comment conciliez-vous ambition, authenticité et vulnérabilité dans votre image publique ?
Je ne fais pas des réunions marketing et stratégiques pour définir mon image publique, tout se fait naturellement. Cela fait dix ans que je suis sur Internet, j'avais 18 ans quand j'ai commencé à bloguer. Ma communauté m'a suivie au cours des différents chapitres de ma vie, les gens m'ont vue pleurer en culotte dans le salon de ma mère parce que j'étais en pleine rupture ; ils m'ont vue grandir, évoluer. Aujourd'hui, je suis assez fière de ce que j'ai construit sans venir du milieu de l'entrepreneuriat. J'essaie de montrer que, contrairement à ce qu'on nous fait croire, quand on est une jeune femme, ce n'est pas si compliqué d'être indépendante financièrement. Ce n'est pas réservé à une élite. Il y a une forme de sexisme et de discours dominant qui exclut les minorités. Moi, je reste une des seules filles maghrébines à être acceptées par les médias… Et si on m'accepte, c'est aussi parce que j'ai une certaine capacité au white passing (terme américain qui désigne le fait d'être reconnu malgré des origines non blanches, NDLR). Et ça m'attriste.

Robe ultracourte, strass et paillettes : Léna Mahfouf fait briller le tapis rouge des César 2025

Passer la publicité

Vous avez été victime de body shaming en ligne. Comment avez-vous réagi ?
Les larmes ont coulé. Être une femme qui grandit et qui voit son corps changer en étant exposée, c'est délicat. Quand tu as 10 millions de personnes qui te disent que tu as pris du poids ou que tu as l'air fatigué, c'est épuisant. J'ai tellement tout lu sur moi qu'aujourd'hui j'ai l'impression d'être anesthésiée… Être une femme dans notre société signifie que vous êtes forcément sujette à tous les diktats. Vous vous retrouvez scrutée, critiquée.

Ma responsabilité, c'est de ne jamais perdre de vue les raisons pour lesquelles je fais ce métier.

Lena Mahfouf

Quel féminisme défendez-vous ?
Quel féminisme ? Il n'y en a qu'un, non ? Pour moi, ce n'est pas : «Je suis féministe, mais…» Il n'y a pas de «mais». C'est ça, mon féminisme.

Vous êtes à la tête d'une entreprise qui emploie une vingtaine de personnes…
Ce n'est plus une PME, c'est une grosse holding… Il y a LVMH, et il y a Lena Situations ! Je plaisante, car cela reste très artisanal, et j'y suis très attachée. Pour la partie créative, je fais tout moi-même avec mes amis : mes montages, par exemple. Pour le reste, finances, comptabilité, contrats, je délègue. Mais je suis carrée dans mes responsabilités de cheffe d'entreprise.

tee-shirt personnalisé Petit Bateau, jupe givenchy. Coiffure Fatou Zeh. Maquillage Odile Jimenez-Philippe.
Charlotte Navio

Quel regard portez-vous sur ce pouvoir acquis ?
C'est Spider-Man qui le dit le mieux : «Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.» Ma responsabilité, c'est de ne jamais perdre de vue les raisons pour lesquelles je fais ce métier. Le pouvoir n'a jamais été une fin en soi. Le pouvoir, c'est de se faire respecter. Au quotidien, j'ai le pouvoir de dire non. De dire : «Je n'ai pas envie de faire ça, d'être traitée comme ça.» Et je dis non tous les jours ! Apprendre à dire non, ça vient avec l'âge, pas avec le pouvoir. Mes valeurs ? Tout partager. Ne rien vivre seule. Expériences, moments de vie, argent : tout doit être partagé.

Que représente la mode pour vous ?
La mode, c'est un révélateur, une continuation de ma personnalité. Je suis double, Scorpion ascendant Scorpion. J'aime être en jogging-baskets, mais j'aime aussi les gros tutus, la fantaisie, le jeu… C'est le côté théâtre, Broadway, comédie musicale. J'aime quand ça chante, j'aime la passion, la folie. Dans toutes mes relations, il faut d'ailleurs que ce soit passionnel. Il faut qu'on me fasse rêver 90 % du temps ! Les 10 % restants, j'aime être au calme. Je suis extrêmement extravertie, jusqu'au moment où j'ai besoin de rentrer chez moi et de ne plus voir personne, sous ma couette. Dans ma deuxième partie de vie, j'ai envie d'avoir une petite maison dans le Sud, sans réseaux. À un moment, je vais disparaître.

Qui est Emma Chamberlain, la Léna Mahfouf américaine ?

Passer la publicité

Que diriez-vous de votre génération ?
Quand je vois les chocs générationnels que je subis, clairement, je ne suis pas de la même génération que Frédéric Beigbeder… (elle lui a ironiquement dédicacé son deuxième livre après qu'il a violemment critiqué le premier, NDLR). Je trouve que notre génération a ouvert la conversation sur beaucoup de sujets, notamment celui des minorités invisibilisées. Aujourd'hui, tout le monde est son propre média. Alors, c'est vrai que ça peut partir en cacahuète, mais ça peut souvent amorcer des conversations intéressantes.

Qu'auriez-vous envie de dire à une fille de 18 ans qui voudrait faire entendre sa voix ?
Allume ta caméra et poste !