Depuis les premières frappes américaines et israéliennes sur l’Iran le 28 février, la mort du guide suprême Ali Khamenei et de nombreux leaders du régime de Téhéran, et à quelques heures de la fin annoncée du cessez-le-feu prolongé par le président américain Donald Trump le mardi 21 avril, il est difficile de comprendre qui gouverne le pays. Historien des relations internationales et spécialiste de la République islamique, Clément Therme nous éclaire sur les rouages de «ce pouvoir fragmenté». Chargé de cours à l’université Paul-Valéry de Montpellier, chercheur associé à l’Institut international d’Etudes iraniennes (Rasanah) et à l’Institut français des Relations internationales (Ifri), il vient de publier aux éditions Tallandier «Iran-Israël : la guerre idéologique», qui analyse près de cinquante années d’un conflit ayant atteint une intensité inégalée et affectant désormais toute la planète.
Sait-on en réalité qui dirige l’Iran aujourd’hui ? Selon quels principes ? Clément Therme – Cette question renvoie à la nature même du régime iranien, que l’on peut définir comme un autoritarisme fragmenté. Plusieurs centres de pouvoir coexistent. Certes, il y a une autorité centrale, le bureau du guide suprême. Mais depuis l’élimination, le 28 février, de l’ayatollah Ali Khamenei, la question de sa succession se pose. Formellement, [son fils] Mojtaba Khamenei a pris la suite, mais, pour des raisons de sécurité, et peut-être de santé, il n’est pas apparu et on ne connaît pas exactement son état cognitif. Il faut donc s’intéresser à son entourage.
Nous pouvons citer le responsable des gardiens de la révolution, Ahmad Vahidi, connu pour être l’un des responsables de l’attentat contre la communauté juive de Buenos Aires en 1994 [qui avait fait 85 morts et des centaines de blessés]. Dans les années 1990, il était responsable de la force Al-Qods – qui signifie la sainte et désigne Jérusalem – des gardiens de la révolution, avant Qassem Soleimani [général responsable de cette unité d’élite chargée des opérations à l’étranger et architecte de l’expansionnisme iranien au Moyen-Orient, avant d’être tué en 2020 par une frappe américaine en Irak]. Il s’agit d’un militant idéologique, l’un des promoteurs de l’idéologie transnationale de la République islamique.
Il faut comprendre qu’en Iran, on n’est pas face à des prises de décision classiques, qui viseraient à promouvoir les intérêts nationaux dans un calcul coût-bénéfice. Cela ne veut pas dire que le logiciel idéologique n’est pas compréhensible ou que l’Etat iranien prendrait des décisions imprévisibles. Il s’agit d’une idéologie structurée, héritée de l’ayatollah Khomeini [fondateur de la République islamique en 1979], avec quelques ajustements très limités dans les années 1990 – notamment par rapport aux pays voisins comme l’Arabie saoudite. Lors de la «guerre des 40 jours», l’Iran a tiré sur ses voisins de la péninsule arabique, dont son principal partenaire économique régional, les Emirats arabes unis – 57 milliards de dollars de commerce [48 milliards d’euros]. Cette décision ne répond pas à une logique économique mais idéologique, de survie du régime : derrière, il y a les accords d’Abraham [signés en 2020 sous l’égide des Etats-Unis par plusieurs capitales arabes, dont Abou Dhabi, pour normaliser leurs relations avec l’Etat hébreu], donc la question de l’ennemi israélien et celle de la présence américaine et occidentale aux Emirats. En ciblant ces infrastructures, l’Iran a poursuivi un objectif idéologique tactique. Et puis, il y a aussi la question de l’effet : avec peu de moyens militaires, on obtient un impact maximal en envoyant un drone sur Dubaï, en termes de retentissements médiatiques.
Donc, la logique, c’est celle de la survie du système sous sa forme idéologique actuelle, mais avec une application pragmatique des principes : la haine des Etats-Unis, la destruction d’Israël et la priorité donnée aux pays musulmans et non-alignés… Tout cela est inscrit dans la Constitution iranienne. On peut, à partir de la Constitution, comprendre la prise de décision en politique étrangère.
Cela induit bien sûr une difficulté à faire des compromis – on le voit avec la décision, qui tarde, de négocier avec les Etats-Unis, à Islamabad, probablement ce mercredi 21 avril. Il y a un débat très puissant entre les factions de la République islamique, puisqu’il y a une surenchère face à l’ennemi américain. Pour certains, même négocier de manière indirecte, c’est déjà faire un compromis. Et, donc, la fragmentation institutionnelle renforce la puissance de l’idéologie de la République islamique.
On a tendance à parler d’un pouvoir bicéphale, divisé entre le guide suprême et les gardiens de la révolution. Comment interagissent ces deux entités ? En réalité, il n’y a pas de séparation. C’est ce qu’on appelle le mythe du coup d’Etat militaire en Iran. Par exemple, Hossein Taeb, responsable des renseignements des gardiens de la révolution de 2009 à 2022, est un clerc. Il n’y a pas de séparation formelle entre le clergé officiel et le pouvoir militaire, parce que le pouvoir militaire est un pouvoir idéologique transnational. Les gardiens de la révolution sont gardiens de la révolution islamique – pas iranienne. C’est là qu’il y a une confusion, entretenue par le scénario de la normalisation militaire.
Il faut penser le logiciel idéologique. Ce logiciel transnational de la République islamique est intelligible. Mais encore faut-il ne pas faire d’interprétation sociologique depuis l’Occident pour revenir au calcul coût-bénéfice. On sait ce qu’on a fait avec la guerre en Ukraine. On a dit : «Poutine n’envahira pas l’Ukraine, parce que ce n’est pas bon pour l’économie russe.» De même, on a dit qu’il n’y aurait pas de guerre entre la République islamique et Israël. En avril 2024, la République islamique a envoyé des missiles directement sur Israël. Tous les experts de plateaux de télévision disaient que c’était impossible. Il y avait même un article du «Canard enchaîné» là-dessus – qui se moquait des «faux experts». C’est parce qu’on ne veut pas penser le logiciel idéologique.
Cette idée de séparer les gardiens de la révolution du pouvoir religieux est absurde. Ça ne fonctionne pas comme ça : l’idéologie soude ceux qui sont à l’intérieur du système.
Il y a ensuite la question du «Gorbatchev iranien». Mohammad Baqer Qalibaf, le président du Parlement, est-il un «Gorbatchev iranien» ? Cette question revient depuis les années 1990, initiée à l’époque par les opposants du président réformateur Mohammad Khatami [1997-2005], qui l’avaient désigné comme tel. Depuis, on a parlé de Hassan Rohani [président de 2013 à 2021], puis de Massoud Pezeshkian [l’actuel président] et maintenant de Qalibaf. Parce qu’en Occident, on veut avoir un interlocuteur diplomatique. En fait, c’est l’illusion réformiste – une façade qui alimente le discours des partisans du dialogue par rapport à ceux de la guerre. C’est une stratégie de manipulation de l’Occident, et une stratégie interne de survie du régime. C’est pour ça qu’il y a le débat sur la tactique : comment gérer l’hostilité vis-à-vis de l’Occident ? Faut-il prolonger le cessez-le-feu de deux semaines ? Ou, au contraire, faut-il retourner à la guerre pour obtenir des gains et garantir la survie du régime ?
Qalibaf, qui négocie aujourd’hui avec les Occidentaux, n’est pas un homme fort. Il n’y a pas eu de changement de régime en République islamique. L’Etat profond – le bureau du guide suprême – détient le pouvoir. En résumé, vous avez l’Etat visible, qui parle à l’ennemi et tient un discours permettant de maintenir les négociations – et peut-être d’éviter le retour à la guerre – sans conclure d’accord ; et vous avez la superstructure révolutionnaire, cachée derrière, qui ne parle pas à l’ennemi, et prend les décisions.
Guerre au Moyen-Orient : Mohammad Baqer Qalibaf peut-il être l’homme de Trump au sein du régime iranien ? Ce noyau dur autour du guide suprême est le véritable décisionnaire ?
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