PAS DE COLLOQUE NI DE GRAND DISCOURS. Pour célébrer 50 ans d’action scientifique sur le territoire, le CNRS a choisi une déambulation dans un jardin partagé du campus Jean-Zay, baptisé «Vert-tiges», créé en 2018 pour améliorer la qualité de vie au travail. Chercheurs, personnels administratifs et artistes se retrouvent ainsi autour d’un événement un peu particulier : une rencontre avec le paysagiste et botaniste Gilles Clément, l’un des concepteurs du parc André-Citroën.
Si le vent du jour a quelque peu perturbé l’événement, il n’a pas empêché Gilles Clément de semer les graines de sa philosophie du «jardin en mouvement» : «Il faut arrêter avec les interventions rapides et standardisées. On ne peut pas dire : voilà le plan de gestion, il faut faire ceci ou cela. Il faut que les personnes qui interviennent connaissent les plantes, mais aussi les animaux et les insectes liés à ce système. À partir de là, elles peuvent prendre les bonnes décisions.»
Sur le jardin comme œuvre collective, il ajoute : «On est en permanence dans la cosignature : le jardin n’est pas seulement le résultat de ce que l’on a décidé. Il y a aussi les plantes, les animaux, tout le vivant qui invente avec nous.» Une philosophie qui fait écho à l’esprit de cette célébration : «On voulait montrer que la recherche, ce n’est pas seulement des laboratoires et des publications scientifiques, c’est aussi une communauté de personnes», explique Clotilde Roussel, chargée des affaires culturelles au CAES, le comité d’action sociale du CNRS.
Une histoire industrielle
Aujourd’hui, la délégation Centre-Est couvre quatre régions historiques – Lorraine, Champagne-Ardenne, Bourgogne et Franche-Comté – et accompagne une cinquantaine de laboratoires et près de 1,300 personnes : chercheurs, doctorants, ingénieurs et personnels administratifs. Son budget atteint 113 millions d’euros.
Pour décrire cet écosystème, la déléguée régionale Centre-Est du CNRS, Edwige Helmer-Laurent, évoque volontiers l’image d’une ruche : «Les chercheurs viennent d’horizons différents, parfois du monde entier, mais travaillent ensemble pour produire un savoir commun. Dans la recherche, chacun apporte sa petite contribution, comme dans une ruche où les abeilles fabriquent un miel unique.»
Créée en 1976, l’administration régionale de l’organisme reflète l’histoire du territoire. Chimie et sciences de l’ingénieur y occupent une place essentielle. Cependant, la recherche est implantée en Lorraine depuis bien plus longtemps : «Des chercheurs étaient déjà présents ici dans les années 1960, notamment dans les géosciences. Nancy avait déjà une forte tradition autour de la géologie et de l’école nationale supérieure de géologie. Cela s’explique par l’histoire locale avec le déplacement des frontières après la guerre de 1870 et l’annexion, mais aussi par un passé industriel très fort. On avait besoin d’ingénieurs pour les usines et les chaînes de production. Aujourd’hui encore, beaucoup de recherches portent sur l’amélioration des processus industriels : réduire la quantité de matière utilisée, améliorer l’efficacité énergétique ou produire de manière plus écoresponsable.»
Mais la principale richesse du CNRS tient à la diversité de ses recherches. L’organisme agit comme un véritable multispécialiste, présent dans des domaines parfois méconnus, comme le numérique, le traitement de l’image ou les sciences de la santé. En Lorraine, certaines équipes se distinguent particulièrement. Par exemple, un intégrateur de bioproduction travaille sur les cellules souches et la médecine personnalisée, l’un des rares dispositifs de ce type en France.
«Nous avons aussi un laboratoire de génie des procédés qui travaille sur la séparation des gaz industriels pour éviter que des polluants soient rejetés dans l’atmosphère. D’autres équipes travaillent sur la dépollution des sols ou encore sur les prothèses et la régénération du cartilage. Mais il faut rappeler que la recherche se déroule sur un temps long : les découvertes scientifiques mettent souvent des années avant d’être appliquées dans la vie quotidienne», précise la responsable régionale.
Souvent placées au second plan, les sciences humaines ne sont pas en reste. Le territoire abrite notamment les Archives Henri-Poincaré, qui étudient les mécanismes de la recherche scientifique elle-même. On peut également citer le Trésor de la langue française, vaste dictionnaire du français moderne élaboré à Nancy à partir de 1957. L’ouvrage comprend seize volumes, fondés sur un corpus d’environ 120 millions d’exemples tirés de plus de 1,500 œuvres. Un travail colossal qui a mobilisé des centaines de chercheurs.
Néanmoins, si la marque CNRS est reconnue comme gage de rigueur scientifique, l’organisme souffre encore d’un déficit de visibilité auprès du grand public. Peu de Lorrains savent, par exemple, que des échantillons extraterrestres issus de missions spatiales internationales sont analysés depuis des décennies dans les laboratoires de Vandœuvre-lès-Nancy. De même, qui a connaissance des recherches menées sur les mécanismes d’apprentissage chez les personnes atteintes d’épilepsie et sur le fonctionnement de la mémoire ? «Ce sont des sujets qui passionnent les gens, même s’ils n’imaginent pas toujours que le CNRS est impliqué avec l’université et l’hôpital. Notre rôle est donc aussi de veiller à partager ces résultats.»
Des passerelles avec l’industrie
La particularité du modèle français tient aussi à l’imbrication étroite entre universités et organismes de recherche. «Dans un laboratoire, peu importe que l’on soit chercheur CNRS ou enseignant-chercheur de l’université : c’est une communauté de travail», souligne Edwige Helmer-Laurent. Les échanges entre recherche publique et entreprise sont aussi fréquents : doctorants et chercheurs circulent entre laboratoires et entreprises, comme Saint-Gobain, EDF, Air Liquide ou encore le groupe Avril.
Ces collaborations portent aujourd’hui largement sur les enjeux de transition écologique, notamment la valorisation de coproduits industriels – autrefois considérés comme des déchets – pour produire de l’énergie ou améliorer les processus de production.
Défendre la science dans un monde incertain
Au-delà de la célébration du jour, la recherche publique fait face à des défis majeurs. Le premier est financier. Dans un contexte budgétaire contraint, maintenir des infrastructures scientifiques performantes et attirer les meilleurs chercheurs représente un enjeu central. «Il est important de parler aux élus qui votent le budget de la Nation. Si l’on veut une recherche forte, qu’elle soit publique ou privée, il faut que l’investissement soit à la hauteur.»
Pour Edwige Helmer-Laurent, le premier investissement concerne les emplois de personnel permanent. «On ne peut pas fonctionner uniquement avec des personnes présentes pour deux ou trois ans. Bien sûr, ces profils apportent un regard neuf, mais les personnels permanents assurent la continuité, la transmission des savoirs, la formation et l’accueil des nouveaux arrivants.» Se pose aussi la question de l’attractivité des carrières scientifiques : recruter et fidéliser de jeunes chercheurs dans un environnement compétitif, parfois précaire en début de parcours est un défi pour les organismes publics.
Autre enjeu essentiel : préserver la liberté académique. «Les chercheurs doivent pouvoir identifier des thèmes de recherche même s’il n’existe pas encore d’appel à projets sur ces sujets. Par exemple, s’il faut produire une expertise sur un sujet comme les polluants éternels, on peut mobiliser des experts dans les laboratoires sur l’ensemble du territoire afin de fournir des analyses aux décideurs, mais aussi aux citoyens. Cela, seuls les scientifiques peuvent le faire. L’évaluation par les pairs est donc un principe auquel nous tenons beaucoup.»
Enfin, le dernier défi est sociétal. Dans un contexte où la parole scientifique est de plus en plus contestée, les chercheurs doivent batailler pour faire valoir leur méthode et leurs résultats. «Ce qui est troublant aujourd’hui, ce n’est pas seulement la remise en cause de la science, c’est parfois la remise en cause de la notion même de vérité. La recherche repose sur le doute et la vérification. Mais elle produit aussi des connaissances fondées sur des preuves. Pour défendre notre action, il est essentiel de partager ces connaissances avec les citoyens», conclut Edwige Helmer-Laurent.






