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Arabia Saudita: ¿el último problema de Israel? Geopolítica de un enfrentamiento regional

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La plupart des scénarios discutés aujourd'hui se penchent avant tout sur l'avenir du régime iranien. Mais le futur de la région se jouera aussi sur les choix stratégiques opérés par les deux autres piliers régionaux : Israël et l'Arabie saoudite.

Ces deux États ont développé deux approches opposées pour garantir leurs intérêts. Si Israël mise sur une hégémonie militaire et tente d'imposer une vision binaire des alliances régionales, l'Arabie saoudite parie sur l'influence géoéconomique et la diplomatie, des partenariats plus souples et un certain respect du statu quo. Quel que soit l'avenir du régime iranien, ces deux pays risquent de voir leur trajectoire respective les entraîner de plus en plus dans un face-à-face régional.

L'escalade militaire incontrôlée avec l'Iran met en évidence les limites de leur stratégie respective et les place à un tournant crucial de leur positionnement régional. 

Israël, qui se trouve en position de force en apparence et bénéficie d'un soutien états-unien sans faille, tire profit de la politique post-libérale de Donald Trump mais fait l'impasse sur les défis que sa politique court-termiste posera inévitablement sur le temps long. 

L'Arabie saoudite, quant à elle, est confrontée à la nécessité d'une révision de sa stratégie dans l'immédiat et fait face à des dilemmes qui ne sont pas sans rappeler ceux qui déchirent les Européens dans leur défense collective face à l'effondrement de l'ordre mondial. L'un comme l'autre semblent se retrouver piégés par la dépendance militaire à leur partenaire états-unien, toujours plus imprévisible et transactionnel, et restent divisés et hésitants sur la voie de leur autonomie.

Les transformations à l'œuvre au Moyen-Orient sont ainsi le reflet d'un ordre mondial en pleine mutation : la domination de la force brute sur la diplomatie, la primauté des rapports bilatéraux sur l'approche collective, et la réactivation inévitable de la compétition entre les principaux acteurs qui en découle. Si, dans l'immédiat, l'avantage semble être du côté de la force militaire brute, celle-ci commence déjà à montrer l'ampleur de ses limites et ne fait qu'accélérer la reconfiguration profonde de la région.

Israël et la tentative de vassalisation du Golfe

L'offensive militaire menée conjointement par Israël et les États-Unis contre l'Iran, ainsi que l'opération israélienne en cours au Liban, illustrent aussi bien la logique de la nouvelle doctrine de sécurité nationale de Tel-Aviv qu'elle en montre ses limites et ses failles.

La « défense avancée » : doctrine d'une superpuissance régionale

Les attaques du 7 octobre 2023 ne remettent pas en cause les objectifs stratégiques du leadership israélien — l'anéantissement du projet national palestinien et l'élimination de toutes menaces en provenance de Téhéran —, mais entraînent une évolution majeure de sa doctrine de sécurité, désormais centrée sur l'offensive et la projection de puissance . Israël écarte les outils diplomatiques jugés sources de vulnérabilité, car impliquant nécessairement des compromis entre les parties, pour adopter une politique du « tout sécuritaire ». Il fait ainsi de la force militaire l'unique instrument pour reconfigurer la région en sa faveur — avec le soutien militaire et politique des États-Unis.

Adoptant une stratégie de « défense avancée », Tel-Aviv s'inscrit désormais dans une logique coercitive d'assujettissement et, parfois, de conquête territoriale : ainsi au Liban et en Syrie, comme dans les Territoires palestiniens. Face aux succès opérationnels de ces deux dernières années, Israël cherche à pousser son avantage au maximum et à imposer un nouveau rapport de force à l'ensemble de ses voisins, du Liban à l'Iran, en passant par le Golfe, dans lequel son hégémonie militaire ne saurait être contestée. Il ne s'agit pas d'une simple inflexion de politique étrangère qui serait simplement le résultat de choix politiques de Netanyahou et de sa coalition, mais plutôt d'une mutation profonde de l'appareil décisionnel — politique et sécuritaire — qui pourrait se révéler durable .

Le recours à la force brute par Israël pour obliger l'adversaire à se plier à ses propres intérêts n'est pas sans rappeler la politique de Trump. Il ne s'agit plus de négocier, mais d'imposer par la force militaire et en dehors de tout cadre juridique les conditions de la reddition de la partie adverse.

Alors que les États-Unis sont souvent qualifiés « d'empire prédateur », l'objectif pour Israël est sécuritaire, mais aussi politique et stratégique. La guerre contre l'Iran ne répond pas uniquement à des menaces identifiées — nucléaire, balistique, réseaux de groupes armés — dont il conviendrait de se débarrasser de manière préventive : l'objectif d'Israël est de s'imposer comme la superpuissance régionale, qui serait seule en mesure de dicter les règles du jeu. Autrement dit, Tel-Aviv doit s'assurer que tout futur arrangement dans la région passe nécessairement par lui, et soit subordonné à ses intérêts sécuritaires, comme à ses intérêts politiques dans le cas des Territoires palestiniens. Enfin, ce projet de superpuissance régionale — bien distinct d'un leadership régional — ne saurait être dissocié de celui de liquider le projet national palestinien : tout autant que ses ennemis capitalisent sur la question palestinienne, Israël entend user de sa domination régionale pour y mettre un terme.

Pour les dirigeants israéliens, il s'agit de mettre en œuvre, par la seule force, une politique de puissance qui ne saurait être soumise à aucune contrainte ni responsabilité : le droit international n'est plus un point de référence, ni d'ailleurs les dynamiques partenariales ayant constituées jusqu'à présent un cadre collectif d'action, comme le projet d'architecture régional qui aurait dû à terme intégrer l'Arabie saoudite. 

Cette situation rappelle l'attitude des États-Unis vis-à-vis de l'OTAN : de la même manière que Trump fait le tri entre les bons et mauvais Européens, ou entre ceux qui acceptent de se soumettre à ses exigences et les autres, Tel-Aviv tente d'imposer un schéma similaire aux États arabes du Golfe : être pour ou contre la politique d'Israël. À l'image du trumpisme, le projet de « vassalisation » pour Israël n'est donc pas seulement imposable à ses ennemis — ou à « l'axe iranien » —, mais à tout acteur qui serait susceptible de contraindre ses marges de manœuvre. Israël comme les États-Unis ne font non seulement que peu de cas des intérêts des Européens et des Golfiques, mais semblent miser sur leurs divisions pour faire avancer leurs propres intérêts. 

Israël ne gagne pas les guerres — mais risque de perdre son parrain américain

Toutefois, le leadership israélien semble ne pas parvenir à sortir du cycle des guerres sans fin.

Les guerres menées par Israël depuis le 7 octobre ont certes rétabli la dissuasion, modifié les rapports de force dans la région en sa faveur et affaibli les menaces à son encontre. Mais elles n'ont été en mesure ni de transformer les réalités politiques des États ou territoires contre lesquels l'armée israélienne s'est engagée, ni de résoudre les défis stratégiques auxquels fait face Israël. L'arsenal balistique et le programme nucléaire de l'Iran pourraient être à terme reconstitués ; les 440 kilogrammes d'uranium hautement enrichi n'ont pas encore été neutralisés ; surtout, au lieu d'affaiblir le régime iranien, la guerre pourrait le voir se renforcer et se radicaliser.

Malgré la supériorité opérationnelle des États-Unis et d'Israël, l'Iran fait montre jusqu'à présent de sa capacité à imposer des coûts pour le monde entier. Au Liban, l'offensive en cours visant à imposer dans le sud du pays une large « zone de sécurité », selon les termes israéliens, au risque d'affaiblir davantage un gouvernement libanais qui n'a pourtant jamais été autant favorable à une résolution durable du conflit avec Tel-Aviv et à la mise en œuvre d'un processus visant in fine le désarmement du Hezbollah . Le conflit risque d'entraîner Israël dans une occupation prolongée qui, à l'image de la période 1982-2000, pourrait s'avérer coûteuse sans pour autant éliminer durablement la menace du Hezbollah. Celui-ci pourrait même en sortir renforcé .

Israël ferme durablement la porte à la résolution des conflits et se condamne à une succession de guerres sans fin

Laure Foucher et Camille Lons

Enfin, si la guerre d'anéantissement menée par Israël contre la bande de Gaza a certes affaibli le Hamas, celui-ci est toujours aux commandes du territoire et se maintient comme un acteur incontournable pour la définition du futur de la question palestinienne. Le refus par l'actuel leadership israélien — rejoint par l'ensemble des partis politiques juifs israéliens — d'envisager une autre option que celle, au mieux, de gérer le conflit et, au pire, de vider définitivement les Territoires occupés des Palestiniens, bloque tout horizon de résolution politique du conflit .

En définitive, Israël se retrouve en quelque sorte coincé par la logique même de sa nouvelle doctrine de sécurité : en refusant tout compromis qui ne serait pas jugé infaillible sur le plan sécuritaire, Tel-Aviv est incapable de revenir à une diplomatie réaliste. Israël ferme dès lors durablement la porte à la résolution des conflits et se condamne, ainsi que la région, à une succession de guerres sans fin, ponctuées de cessez-le-feu illusoires. Dans ce cadre, il rejette toute idée d'accord institutionnalisé avec Téhéran comme issue de la guerre en cours . Un tel accord légitimerait à ses yeux le régime iranien et rendrait plus difficile la justification de futures frappes contre le pays.

Pourtant, sur le temps long, ce cycle de guerres sans fin dans lequel Israël semble s'enferrer deviendra inévitablement de moins en moins viable — en particulier en raison de la fragilité croissante de son partenariat avec les États-Unis. 

La politique de Washington, qui bouscule le concept d'alliance, impacte également Israël et rend très incertain un futur soutien. La guerre en Iran — même si l'issue reste incertaine aujourd'hui — ne fait probablement qu'accélérer cette dynamique.

L'offensive menée contre l'Iran a exacerbé à Washington le débat sur les fondements du soutien apporté à Israël, y compris le programme d'assistance militaire, accélérant potentiellement l'érosion du soutien bipartite dont le pays bénéficiait jusqu'à présent au sein du Congrès . Au sein des Républicains, une partie du courant MAGA, notamment les « nationalistes chrétiens », remet désormais également en question le statut d'exception d'Israël, pour lui appliquer la grille de lecture « America First ». La Heritage Foundation préconise par exemple dans un document de mars 2025 de « saisir l'opportunité » de l'expiration en 2028 de l'accord de financement militaire actuel avec Israël pour transformer ce partenariat sur un pied « égalitaire » au cours des deux prochaines décennies . D'autres figures plus radicales, telles que Tucker Carlson, font même de cette transformation leur cheval de bataille, estimant que les ambitions israéliennes entraînent les États-Unis dans des guerres interminables au Moyen-Orient, au détriment de leurs propres intérêts . 

Conscients de ces risques, les décideurs israéliens tentent de renforcer leur autonomie capacitaire et de positionner Tel-Aviv auprès de Washington comme partenaire exemplaire — capable de se passer à terme de son aide tout en étant le seul en mesure de défendre ses intérêts dans la région . Mais cette évolution de fond du côté des États-Unis risque de confronter tôt ou tard Israël aux limites de sa logique militariste dans la région.

L'Arabie saoudite et les limites du soft power

Face à Israël, l'Arabie saoudite, autre partenaire clef des États-Unis au Moyen-Orient, a fait le pari d'une stratégie diamétralement opposée. 

Celle-ci se heurte tout autant à ses propres limites dans le cadre du conflit actuel. 

À la logique du hard power israélien et américain, les pays du Golfe, et notamment l'Arabie saoudite, ont opposé ces dernières années un modèle de leadership régional centré sur l'engagement diplomatique et l'influence géoéconomique. Étant donné la faiblesse de leurs capacités militaires, les pays du Golfe ont longtemps misé sur leurs leviers financiers pour acheter le soutien des puissances extérieures et influencer les développements politiques dans leur voisinage immédiat .

Le doute croissant dans la fiabilité du parapluie sécuritaire américain et la perspective d'un monde post-fossile n'ont fait que renforcer l'urgence de promouvoir un nouvel ordre régional plus propice à leurs transitions économiques. 

À partir de 2020, Riyad s'est engagé dans une entreprise progressive de désescalade régionale, apaisant ses relations diplomatiques avec la Turquie et le Qatar, normalisant ses relations avec l'Iran en 2023 et ouvrant progressivement la porte à une possible normalisation avec Israël. L'idée était alors de promouvoir l'intégration économique régionale, cruciale pour le succès de son agenda de transformation économique post-pétrole — la « Vision 2030 » — mais aussi d'utiliser ces leviers économiques pour asseoir une nouvelle forme de soft power et d'influence auprès de ses voisins. La connectivité et l'interdépendance devaient aboutir d'elles-mêmes à une stabilisation de long-terme de la région, tout en garantissant à l'Arabie saoudite une place centrale dans ce nouvel ordre moyen-oriental.

Contrairement au partenariat exclusif recherché par Israël avec les États-Unis, la stratégie géoéconomique des pays du Golfe, et notamment de l'Arabie saoudite avait, durant la dernière décennie, ouvert la porte à une plus grande diversification des partenariats. La relative désescalade au Moyen-Orient entre 2018 et 2023 avait laissé la possibilité aux États arabes du Golfe d'en explorer de nouveaux, notamment avec les puissances asiatiques, y compris la Chine  dont le poids dans l'économie mondiale se serait révélé sur le long terme tout aussi avantageux pour ces pays, voire davantage, que le soutien sécuritaire des États-Unis. La région a ainsi évolué vers des formes plus souples d'alliances, fondées sur le multi-alignement. Cette dynamique reflète une tendance plus large des relations internationales : l'érosion relative de l'hégémonie des États-Unis et l'affirmation des « puissances moyennes » ont encouragé les États du Moyen-Orient à renforcer leur autonomie stratégique, à multiplier leurs canaux de coopération et à sortir des logiques de blocs. Riyad cherchait ainsi à maintenir une forme d'équilibre entre l'Iran et Israël, entre les États-Unis et la Chine, ou encore entre le Pakistan et l'Inde.

Le retour de l'escalade militaire au Moyen-Orient après le 7 octobre 2023 a cependant profondément remis en question cette vision saoudienne. Le retour de la guerre compromet le développement économique et les investissements de long-terme, tandis que la violence des représailles iraniennes ces dernières semaines a fait voler en éclats le fragile rapprochement opéré par Riyad avec Téhéran. Elle expose les failles d'une stratégie saoudienne qui a voulu croire que l'engagement diplomatique a minima la protégerait de l'impact des tensions régionales, et que les investissements suffiraient à régler les problèmes structurels de la région — en envisageant notamment d'éluder la question palestinienne, avant que celle-ci ne se rappelle brutalement au monde. Ce projet reposait en somme sur un déni fondamental : l'occultation des crises non-résolues et de leur interconnexion.

Pour Tel-Aviv, le conflit actuel constitue une opportunité en or pour tordre le bras aux Saoudiens et obtenir un alignement qui jusqu'ici n'avait pu être réalisé.

Laure Foucher et Camille Lons

MBS dans le piège du pari Trump

De manière plus fondamentale encore, le conflit actuel confronte surtout l'ensemble des pays arabes du Golfe à leur dépendance continue au parapluie de sécurité des États-Unis, les ramenant à nouveau à une logique d'alliance et d'alignement contraignante dont ils cherchaient à se défaire.

Le conflit, depuis 2023, a souligné l'absence d'ambition chinoise de s'impliquer militairement dans le bourbier moyen-oriental, voire une certaine ambivalence de Pékin dans son soutien à l'Iran et son refus d'intervenir, alors même que la Chine avait parrainé le rapprochement irano-saoudien en 2023. Les autres puissances asiatiques restent tout aussi timides tandis que les Européens peinent à apparaître comme des acteurs crédibles. La stratégie saoudienne du multi-alignement et des partenariats plus flexibles montre ainsi toute ses limites dans le cadre d'une guerre de haute intensité. 

Dans ce contexte, les pays du Golfe se retrouvent pris au piège de leur partenariat avec les États-Unis, qui les entraînent malgré eux dans un conflit qu'ils cherchaient à éviter, mais qui restent en dépit de ce fait leur seule source crédible de protection immédiate face aux représailles iraniennes. Pour les leaders du Golfe, cette deuxième intervention militaire des États-Unis contre l'Iran — après les bombardements de juin 2025 —, faite malgré leurs efforts répétés d'empêcher l'escalade, confirme leur incapacité à faire entendre leurs intérêts à Washington, face à une influence israélienne bien plus efficace. La frustration est d'autant plus grande que le président Trump multiplie les déclarations maladroites, voire humiliantes, envers ses partenaires du Golfe. Le 23 mars, celui a déclaré que le détroit d'Ormuz pourrait être un jour contrôlé conjointement par les États-Unis et l'Iran , omettant complètement de mentionner les intérêts des pays du Conseil de coopération du Golfe dans le contrôle de ce passage stratégique. Quelques jours plus tard, l'Arabie saoudite s'est retenue de réagir aux propos particulièrement insultants de Trump à l'égard du prince héritier Mohammed ben Salmane  — mais ils risquent de laisser une trace profonde dans la relation bilatérale. 

La remise en cause du partenariat sécuritaire avec les États-Unis est d'autant plus forte dans le Golfe que le dispositif militaire de Washington dans la région apparaît mal adapté aux types de menaces asymétriques posées par l'Iran dans le cadre de ce conflit. Si les systèmes de défense anti-aériens états-uniens ont pour l'instant efficacement intercepté la plupart des frappes iraniennes vers les pays du Golfe, ceux-ci restent extrêmement coûteux, longs à reconstituer et peu adaptés à des frappes de drones iraniens ou à un blocage du détroit d'Ormuz .

La stratégie saoudienne face au projet hégémonique de Tel Aviv

Pour Riyad — comme pour la plupart des pays du Golfe —, la guerre actuelle constitue un tournant majeur qui n'est pas sans rappeler la Zeitenwende qu'a vécue l'Allemagne à la suite de l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

La marge de manœuvre des États arabes du Golfe pour redéfinir une stratégie est d'autant plus réduite que Riyad, comme les Européens, est soumis à une pression croissante de la part des États-Unis et d'Israël pour s'aligner plus ouvertement sur leur campagne militaire contre l'Iran. Pour Tel-Aviv, le conflit actuel constitue une opportunité en or pour tordre le bras aux Saoudiens et obtenir un alignement qui jusqu'ici n'avait pu être réalisé.

Le leadership israélien a toujours vu d'un mauvais œil l'affirmation croissante de l'autonomie stratégique saoudienne. Depuis la visite du prince héritier saoudien à Washington, Tel-Aviv s'est en outre fortement inquiété de ce rapprochement qui risquait de la priver non seulement des dividendes escomptés d'une normalisation avec Riyad, mais aussi de ses leviers d'influence sur l'Arabie saoudite — lesquels restent très limités sans l'intermédiaire états-unien.

Dans le contexte de son projet de reconfiguration régionale, Israël n'hésite pas à assumer de plus en plus un rapport de force direct avec l'Arabie saoudite. 

Dans ce face-à-face, il mise sur le fait que sa supériorité militaire suffira — avec le soutien des États-Unis — à reconfigurer le Moyen-Orient en sa faveur, et que le leadership saoudien finira tôt ou tard par s'aligner .

Il ne s'agit pas pour Israël de rivaliser pour le statut de leader régional, auquel il ne pourra jamais réellement prétendre face à l'Arabie saoudite ou sans celle-ci — et ce malgré la puissance militaire de l'État hébreu . Tel-Aviv cherche plutôt à se rendre en mesure de contraindre Riyad dans un contexte où, alors que la normalisation était considérée comme quasi imminente en septembre 2023, l'Arabie saoudite échappe à Israël et conteste ouvertement sa montée en puissance dans la région. L'intention est donc d'en contenir l'influence stratégique dans la recomposition régionale en cours avec, en arrière-plan, l'ambition de la ramener à une posture plus alignée sur les intérêts d'Israël, de l'inclure dans sa « sphère d'influence » ou de la forcer à normaliser les relations.

Israël et l'Arabie saoudite risquent de voir leur trajectoire respective les positionner de plus en plus dans un face-à-face régional.

Laure Foucher et Camille Lons

Pour les dirigeants israéliens, l'absence de normalisation avec Riyad n'est pas perçue comme un obstacle à court ou moyen terme, surtout dans un contexte où la politique étrangère d'Israël est axée sur la sécurité. Ce dernier a d'ores et déjà établi une coopération sécuritaire avec l'Arabie saoudite et d'autres pays de la région, notamment via l'United States Central Command (CENTCOM).

Pour autant, la non-normalisation des relations prive Tel-Aviv d'une légitimité qui pourrait favoriser une intégration régionale et de futurs rapprochements arabes ou musulmans, un objectif clef à long terme pour la consolidation de sa posture stratégique .

Les responsables israéliens expliquent les tensions croissantes avec Riyad comme l'expression de divergences sur la manière dont se confronter à des menaces communes — par exemple, l'Iran et les Houthis —, sans hésiter néanmoins à se montrer très critiques d'une stratégie saoudienne qui serait hésitante et inopérante. Le narratif dominant au sein des cercles décisionnaires est que l'Arabie saoudite ne devrait pas être un compétiteur mais plutôt un partenaire potentiel, qui aurait tout à gagner de permettre à Israël d'assumer une fonction de stabilisation régionale .

Riyad dans la guerre informationnelle

Pour Israël, le défi posé par l'Arabie saoudite se pose surtout en termes de puissance narrative au Moyen-Orient et de capacités d'influence auprès de Washington. 

À cet égard, Tel-Aviv tente d'imposer une vision binaire — « modérés contre radicaux » — à l'ensemble des acteurs de la région, et de convaincre les cercles décisionnaires états-uniens de son bien-fondé. Cette ligne de fracture recouperait celle séparant les partisans des opposants aux accords d'Abraham, assimilant les premiers à un camp porteur de la paix et proche des intérêts occidentaux, et les deuxièmes aux tenants d'un islamisme radical, complaisants à l'égard de l'Iran et opposés à Israël et à ses alliés . En reprenant un vocabulaire « civilisationnel », le leadership israélien s'adresse directement aux nationalistes chrétiens et évangéliques de la mouvance MAGA. Pour beaucoup d'entre eux, cet engagement des États-Unis auprès d'Israël s'inscrit en effet dans une vision opposant l'Occident d'héritage judéo-chrétien à l'islam radical, Israël étant perçu comme un rempart avancé qu'il convient, à ce titre, de soutenir pleinement .

Dans cette optique, le rapprochement de l'Arabie saoudite avec le Qatar et la Turquie est présenté comme indiquant son basculement idéologique vers un camp proche de l'islamisme et des Frères musulmans : Riyad aurait ainsi quitté le camp des « sunnites modérés », ou le « camp de la paix ». 

Ce narratif s'est d'ailleurs trouvé renforcé ces derniers mois par l'entremise des Émirats arabes unis — second rival de Riyad. L'éclatement en plein jour des tensions entre l'Arabie saoudite et les Émirats fin 2025 a ainsi donné lieu à Washington à une campagne féroce de lobbying anti-saoudienne, conduite conjointement par d'Abu Dhabi et Tel-Aviv .

Cette guerre informationnelle est très visible dans le contexte actuel. Les médias israéliens et états-uniens présentent par exemple Riyad comme officieusement alignée sur leur campagne militaire contre l'Iran, malgré les dénégations répétées du leadership saoudien et ses appels à la désescalade. La promotion de cette vision des enjeux, trop simplificatrice pour Riyad, vise à la contraindre à choisir son camp en l'exposant davantage aux représailles iraniennes et en portant un coup fatal à ses relations diplomatiques avec Téhéran, dont le maintien sera précieux une fois les États-Unis partis de la région.

Face aux pressions états-uniennes et israéliennes, Riyad hésite aujourd'hui à s'impliquer plus directement dans la campagne militaire contre l'Iran. Une telle implication risquerait de l'exposer encore davantage aux représailles et de compromettre les derniers canaux diplomatiques avec Téhéran. Cependant, bien que l'Arabie saoudite se soit opposée à l'offensive, elle s'inquiète désormais de voir les États-Unis se retirer précipitamment de la région, après un cessez-le-feu mal négocié avec les Iraniens : celui-ci les laisserait seuls face à Téhéran, mais aussi face à Tel-Aviv .

Les Saoudiens considèrent qu'un engagement militaire de leur part pourrait contribuer à maintenir la présence des États-Unis dans la région et démontrer leur fiabilité en tant que partenaires de ceux-ci. Inquiets de voir les stocks de défense anti-aérienne états-uniens alloués en priorité à Israël, les Saoudiens pourraient ainsi se retrouver contraints à négocier la continuité de la protection de Washington en échange d'une implication plus ouverte dans le conflit .

Par ailleurs, l'Arabie saoudite ne veut pas abandonner la primeur du partenariat avec les États-Unis aux Émirats arabes unis, qui depuis le début du conflit affichent au sein du Golfe la position la plus ouvertement alignée avec l'offensive. Si la rivalité émiro-saoudienne, qui avait éclaté au grand jour fin 2025, a été mise entre parenthèse le temps du conflit, celle-ci risque de continuer à structurer une partie des dynamiques intra-Golfe dans le futur . Le partenariat émiro-israélien, issu des accords d'Abraham, a certes exposé les Émirats à des représailles iraniennes particulièrement virulentes : ceux-ci concentrent à eux seuls plus de la moitié des frappes sur l'ensemble des pays du Golfe. Cependant, Abu Dhabi semble continuer à miser sur celui-ci, espérant, à terme, qu'il s'agira d'un pari gagnant, aussi bien pour ses relations avec Washington que pour son positionnement au cœur d'un nouvel ordre moyen-oriental où Israël impose désormais sa domination militaire.

À la logique du hard power israélien et américain, les pays du Golfe ont opposé un modèle de leadership régional centré sur l'engagement diplomatique et l'influence géoéconomique.

Laure Foucher et Camille Lons

Au total, le manque d'option alternative au partenariat sécuritaire états-unien ne laisse pas d'autre choix à Riyad que de ménager Washington, mais un alignement avec Israël demeure improbable. L'activisme militaire de Tel-Aviv de ces dernières années a alimenté à Riyad la perception d'Israël comme une puissance révisionniste et déstabilisatrice, susceptible de menacer leurs intérêts sécuritaires. 

Les frappes contre des responsables du Hamas à Doha en septembre 2025, combinées aux discours messianiques de certains membres du gouvernement israélien sur le « Grand Israël » — qui incluent dans leurs cartes des portions du territoire saoudien actuel — n'ont fait que renforcer la méfiance des leaders saoudiens à l'égard Israël. 

Le long problème saoudien d'Israël

D'une manière plus profonde, les facteurs qui avaient poussé l'Arabie saoudite à diversifier ses partenariats et réseaux d'alliance ces dernières années restent en réalité inchangés, voire renforcés. 

Dans ce contexte, le pari israélien de contraindre l'Arabie saoudite dans une logique binaire des alliances régionales découle d'une lecture erronée des dynamiques régionales et de leurs tendances de fond, qui perdurent et se confirment malgré la crise actuelle.

Malgré les faiblesses de la stratégie saoudienne, qui éclate au grand jour aujourd'hui, Riyad a tout intérêt à ne pas se soumettre à un acteur qui, non seulement n'agit qu'en fonction de ses propres intérêts, mais n'a d'autre projet régional que son hégémonie. Il est donc probable que l'Arabie saoudite continue sur la même trajectoire duale qui consiste à maximiser les garanties de sécurité pouvant être obtenues de Washington tout en continuant à explorer plus activement les pistes de partenariats intra ou extrarégionaux. Riyad pourrait ainsi se différencier d'Abu Dhabi — qui choisit de miser sur son partenariat avec Israël et Washington — en se positionnant au cœur de nouvelles alliances sécuritaires régionales, complémentaires de celle avec les États-Unis. 

Ces alliances pourraient être faites entre pays du Conseil de coopération du Golfe, avec l'Europe ou des pays comme la Turquie, l'Égypte, le Pakistan ou la Corée du Sud. 

Quel que soit l'avenir du régime iranien, Israël et l'Arabie saoudite risquent donc de voir leur trajectoire respective les positionner de plus en plus dans un face-à-face régional, dont la dynamique pourrait modeler le futur du Moyen-Orient pour les années à venir. 

Alors qu'Israël semble vouloir poursuivre sa fuite en avant dans un projet d'hégémonie militaire régionale et tirer profit de l'effondrement de l'ordre mondial, les États arabes du Golfe, notamment l'Arabie saoudite, cherchent au contraire à s'adapter à un nouvel ordre régional. Ces derniers semblent se retrouver face à une impasse stratégique, qui rappelle la position des Européens face à l'évolution de l'ordre international : leur capacité de puissance est mise en échec quand, dans un monde où la loi du plus fort prime, la diplomatie devient l'arme du faible.

Ce serait cependant une erreur d'analyse que de conclure de cet échec que, sur le long terme, Israël renforcera sa position stratégique. 

Le projet de remodelage de la région qu'entretient Tel-Aviv devient en effet beaucoup plus complexe que ses décideurs ont bien voulu l'imaginer. Si la politique poursuivie par Israël semble peser à ce stade avec force dans la redéfinition des dynamiques actuelles, elle fait montre d'une incapacité à se projeter dans le temps long et passe à côté des transformations plus profondes en cours dans la région — que la guerre ne remettra pas fondamentalement en cause. Elle pourrait à terme consacrer son isolement stratégique.

Dans une région où la politique du multi-alignement est engagée depuis plusieurs années — et assurément renforcée à l'ère Trump — la rhétorique israélienne visant à imposer aux acteurs régionaux une vision binaire d'une région divisée entre deux camps a fait long feu.