Autrement dit, le marché est-il en train d’intégrer durablement une prime de risque géopolitique dans sa formation des prix? Depuis les années 1990, le fonctionnement du marché pétrolier repose sur une hypothèse implicite: les chocs géopolitiques sont transitoires. Qu’il s’agisse des tensions au Moyen-Orient, des conflits régionaux ou des perturbations ponctuelles des flux, ces épisodes ont systématiquement généré des hausses de prix temporaires, rapidement absorbées. La guerre en Irak en 2003, les printemps arabes en 2011 ou encore les attaques contre les installations saoudiennes en 2019 ont ainsi provoqué des hausses de l’ordre de 10 à 20%, rapidement effacées. Le marché a appris à absorber le risque.
Cette capacité d’absorption repose sur trois piliers: la flexibilité logistique des flux, la mobilisation de capacités excédentaires – estimées aujourd’hui entre 3 et 4 millions de barils par jour, principalement en Arabie saoudite – et, en dernier ressort, l’utilisation des stocks stratégiques. Les pays de l’OCDE détiennent encore environ 1 milliard de barils de stocks publics et commerciaux, mobilisables en cas de choc. Ensemble, ces mécanismes ont ancré un régime de prix dans lequel la prime géopolitique existe, mais ne persiste pas.
Ormuz, principal point de vulnérabilité
Mais ce régime est aujourd’hui fragilisé. Le Moyen-Orient concentre à lui seul près de 48% des réserves prouvées mondiales, environ 30% de la production et l’essentiel de la capacité excédentaire. Surtout, près de 20 millions de barils par jour transitent par le détroit d’Ormuz, soit près d’un cinquième de la consommation mondiale. Ce triptyque – ressources, flexibilité, circulation – fait de la région le cœur du système énergétique mondial. Mais il en fait aussi le principal point de vulnérabilité.
Dès lors, la question n’est plus seulement celle de l’occurrence d’un choc, mais celle de sa probabilité future et de sa répétition. Chaque épisode de tension ne disparait plus totalement de la mémoire du marché. Il laisse une trace, qui s’accumule. C’est justement ce mécanisme qui pourrait marquer un changement de régime.
La mémoire longue
Historiquement, les véritables basculements de prix ne proviennent pas de chocs ponctuels, mais de leur incapcité à être oubliés. En 1973 comme en 1979, ce n’est pas uniquement la rupture physique qui a transformé le marché, mais la révision durable des anticipations. Le prix du pétrole a alors intégré une prime de risque persistante, reflétant un monde devenu structurellement plus incertain.
Aujourd’hui, un scénario similaire – bien que sans doute moins extrême – devient plausible.
Si les tensions actuelles devaient se prolonger, le marché, même une fois la crise actuelle finie, pourrait progressivement intégrer une prime géopolitique durable de l’ordre de 5 à 15 dollars par baril. Celle-ci ne se traduirait pas nécessairement par des niveaux de prix extrêmes, mais par un relèvement du plancher implicite du pétrole. Le prix ne serait plus uniquement déterminé par les coûts marginaux – souvent estimés entre 50 et 70 dollars pour une grande partie de la production mondiale – mais par une incertitude devenue permanente.
Ce basculement aurait plusieurs implications. D’abord, une volatilité structurellement plus élevée, alimentée par des ajustements constants des anticipations. Ensuite, une revalorisation des actifs énergétiques, dans un contexte où la sécurité d’approvisionnement redevient centrale. Enfin, une modification des décisions d’investissement, les acteurs intégrant désormais un risque géopolitique non plus transitoire, mais durable.
En définitive, le marché pétrolier pourrait entrer dans une nouvelle phase: celle d’un prix qui ne reflète plus seulement la rareté physique du baril, mais la fragilité de son acheminement.
Car dans un système où le risque ne disparait plus, il finit toujours par s’inscrire dans les prix.




