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Si tu penses bien, Shana, Mauvaise étoile: à Cannes, le cinéma sempare enfin des récits demprise

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C’était il y a onze ans. En 2015, la réalisatrice Maïwenn présentait Mon roi en compétition au Festival de Cannes. Le film, qui retrace la longue et turbulente relation d’emprise entre une femme (Emmanuelle Bercot) et son conjoint narcissique (Vincent Cassel), est immédiatement rejeté par une grande partie de la critique et qualifié à l’époque, au même titre que son personnage féminin, d’«hystérique».

Il faut dire que les mots nous manquent encore pour décrire le phénomène que le film veut raconter: une relation amoureuse régie par la manipulation et les violences psychologiques, dans laquelle le personnage féminin peine à reconnaître ce dont il est victime. Pourtant, Mon roi sera un film précurseur. Beaucoup de femmes reconnaissent alors dans ses images des comportements qu’elles ont vécus, extrêmement répandus mais alors peu compris par le grand public; ceux que l’on range désormais dans la catégorie des «relations toxiques», «pervers narcissiques» ou «rapports d’emprise».

«J’espère ​qu’il ​y ​a un ​chemin ​d’empathie ​qui ​s’est ​fait»

«Je ​pense ​qu’il ​y ​a ​quelque ​chose ​qui ​a ​changé ​depuis. 2017, c’est ​quand ​même ​la ​naissance du ​mouvement ​#MeToo», observe Monia Chokri, qui incarne l’héroïne de Si tu penses bien, réalisé par Géraldine Nakache et sélectionné cette année dans la section Cannes Première. Dans le film, qui adopte une structure chronologique décousue, Gil (Monia Chokri) tombe rapidement enceinte de Jacques (Niels Schneider), se marie avec lui et voit peu à peu l’étau se refermer sur elle. Il leur achète une maison luxueuse loin de la ville, l’intime d’arrêter de travailler et l’isole progressivement.

Monia Chokri (Gil) et Niels Schneider (Jacques), dans Si tu penses bien, de Géraldine Nakache. | © Liaison Cinématographique - Pan Cinema - Artémis Productions - Les Productions du Ch'timi

Monia Chokri (Gil) et Niels Schneider (Jacques), dans Si tu penses bien, de Géraldine Nakache. | © Liaison Cinématographique – Pan Cinema – Artémis Productions – Les Productions du Ch'timi

«J’espère ​qu’il ​y ​a un ​chemin ​d’empathie ​qui ​s’est ​fait. Sans doute ​plutôt ​du côté de ​la gent ​masculine, ​parce ​que ​moi, ​Mon ​roi, ​ça ​m’avait ​quand ​même ​interpellée, ​déjà ​à ​l’époque», estime Monia Chokri. Depuis la libération de la parole occasionnée par le mouvement #MeToo, on assiste en effet à une multiplication des récits sur l’emprise et les violences dans le couple.

Si tant est que le Festival de Cannes permette de prendre le pouls des préoccupations actuelles, alors il semblerait qu’enfin, les récits d’emprise se fassent une place dans la conscience collective. Après Mon roi en 2015, Red Rocket, de Sean Baker (2021), puis L’Amour et les forêts, de Valérie Donzelli (2023), au moins trois films cannois dépeignent cette année des relations abusives.

Du côté de la Quinzaine des cinéastes, on trouve Shana, de Lila Pinell (en salles le 17 juin), surprenant récit entre la comédie et le thriller, illuminé par la présence solaire de son actrice principale, Eva Huault. Shana est une jeune trentenaire parisienne. Obsédée par la chirurgie esthétique, elle est peu sûre d’elle et son amour aveugle pour son petit ami, en prison pour trafic de drogue, suscite l’incompréhension de son entourage. Sa meilleure amie, qui tente de la soutenir, a pourtant connu un mécanisme similaire: «Lui c’est différent, c’était un psychopathe, mais qui avait vachement d’empathie. Quand il me frappait, il pleurait.»

«Toutes ​les ​femmes ​sont ​logées à ​la ​même ​enseigne»

Cette tendance à vouloir défendre son bourreau, on la retrouve chez Kiki, héroïne de Mauvaise étoile. Dans ce film de Lola Cambourieu et Yann Berlier sélectionné à l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), on suit quelques jours dans la vie de cette mère tendre et généreuse, constamment rabaissée par son mari. Avec des séquences très longues, voire éprouvantes, où une simple histoire de poulet braisé se transforme en mélodrame interminable, le film permet de réaliser l’épuisement physique et mental que suscitent les hommes toxiques et narcissiques.

Tandis que Mauvaise étoile répond plutôt aux codes esthétiques du film social, Si tu penses bien de Géraldine Nakache est quant à lui conçu comme un thriller psychologique, avec une structure narrative composée de flash-backs, des gros plans étouffants et une mise en scène anxiogène qui ne relâche jamais la tension. Si tu penses bien aborde aussi l’emprise sous le prisme du judaïsme: la foi va servir de refuge à l’héroïne, mais aussi d’outil de coercition à son mari. «Ça m’intéressait de parler des croyances, du cadre. Et j’ai parlé de ce que je connaissais, c’est-à-dire de la religion juive», explique Géraldine Nakache.

Tous ces films ont un style différent et leurs héroïnes n’ont ni le même âge, ni la même origine sociale, ni les mêmes conditions économiques. Pourtant, de film en film, on est frappé par les similitudes, parfois mot pour mot, tant les situations décrites obéissent à un schéma récurrent et réaliste. Pendant ses quatre années d’écriture avec son coscénariste ​David ​Lambert, Géraldine Nakache a rencontré beaucoup de femmes ayant vécu une position similaire. «C’était ​important ​pour ​moi ​d’en ​parler, ​parce ​que toutes ces ​femmes ​​nous ​racontaient ​systématiquement ​le ​même ​processus. ​C’est ​assez ​troublant. ​Il ​ne ​s’agit ​ni ​de ​niveau ​social, ​ni ​de ​culture, ​ni ​de ​religion, ​ni d’âge. ​Toutes ​les ​femmes ​sont ​logées à ​la ​même ​enseigne.»

Monia Chokri (Gil) et Niels Schneider (Jacques), dans le film Si tu penses bien, réalisé par Géraldine Nakache. | © Liaison Cinématographique - Pan Cinema - Artémis Productions - Les Productions du Ch'timi

Monia Chokri (Gil) et Niels Schneider (Jacques), dans le film Si tu penses bien, réalisé par Géraldine Nakache. | © Liaison Cinématographique – Pan Cinema – Artémis Productions – Les Productions du Ch'timi

Si ces histoires ont mis tant de temps à éclore au cinéma, c’est peut-être parce que leurs mécanismes troubles sont difficiles à mettre en scène. Géraldine Nakache souligne la difficulté à écrire l’histoire d’une protagoniste qui ne sait pas qu’elle est sous emprise. «Ça ​m’intéressait ​de ​montrer ​​cet ​angle ​mort ​des ​violences ​sourdes, ​qui ​sont ​cachées, ​souvent ​tues,​ dont ​les ​victimes ​ne ​savent ​pas ​vraiment ​qu’elles ​sont ​victimes, relate la cinéaste et actrice. Mais du coup, c’était compliqué ​à ​écrire, parce que ​les ​gens ​qui ​se ​taisent, qui ​sont ​sous ​cloche, ​éloignés ​de ​tout, ce n’est ​pas ​cinégénique.»

«Raconter que ​ça ​n’arrive ​pas ​qu’aux ​autres»

Ces récits font aussi la place à des héroïnes aux fortes personnalités et viennent déconstruire l’idée qu’être victime d’un partenaire abusif serait associé à une certaine docilité ou une faiblesse de caractère. Dans Mauvaise étoile, on découvre d’abord Kiki à travers sa passion pour les sports de combat. En quelques séquences, on nous montre donc qu’elle n’a aucun problème à se défendre physiquement ou verbalement. Shana, elle aussi, est ce qu’on pourrait appeler une «grande gueule», comme le montre l’ouverture du film éponyme, une séquence d’embrouille d’anthologie.

Noëmie Édé-Decugis (Kiki) face à Hugo Carton (Alex), dans Mauvaise étoile, de Lola Cambourieu et Yann Berlier. | Tandem Films

Noëmie Édé-Decugis (Kiki) face à Hugo Carton (Alex), dans Mauvaise étoile, de Lola Cambourieu et Yann Berlier. | Tandem Films

C’est justement pour sa présence puissante et altière que Géraldine Nakache a choisi de caster Monia Chokri. «Elle ​a ​de la ​personnalité, ​elle ​est ​indépendante ​et ​puis ​c’est ​quelqu’un, ​Monia. Elle ​a ​un ​port ​de ​tête, ​elle n’est ​pas ​une ​petite ​chose ​fragile ​qui ​s’envole ​avec ​un ​coup ​de ​vent, ​quoi. ​​On entend souvent deux choses dans ces situations: “Ah ​bon, ​elle?†et aussi “mais ​pourquoi ​tu ne ​t’es ​pas ​barrée ​plus ​tôt?â€. ​Pour ​cette ​raison-là, ​en ​fait. ​Parce ​qu’elle ​n’était ​pas ​vraiment ​sûre ​qu’elle ​était ​victime ​de ​quoi ​que ​ce ​soit.»

«Je ​me ​reconnaissais ​dans ​tellement ​d’aspects ​du ​rôle, ​dans ​mon ​propre ​vécu. Je ne l’ai pas vécu ​de ​cette ​manière-là, ​mais je l’ai ​vécu. Et je trouvais ​intéressant ​qu’on ​raconte ​que ​ça ​arrive ​à ​toutes ​ces ​femmes.»

Monia Chokri, qui joue le rôle principal dans Si tu penses bien, de Géraldine Nakache

C’est aussi pour cela que la réalisatrice a tenu à créer un personnage de femme active, puisque Gil travaille sur des plateaux de cinéma. «Ce ​qui ​est ​important ​pour ​moi, ​c’est ​de ​raconter que ​ça ​n’arrive ​pas ​qu’aux ​autres, ​qu’il ​y ​a ​plein ​de ​femmes ​dites ​indépendantes ​qui ​gagnent ​leur ​salaire, ​qui ​ont ​de ​quoi ​se ​payer ​un ​loyer, ​qui ​ont ​un ​point ​de ​vue ​sur ​la ​vie, ​des ​amis, ​une ​famille ​entourante, et qui ​peuvent ​se ​retrouver ​dans ​ces ​situations-là», décrit Géraldine Nakache.

Monia Chokri elle-même admet avoir été initialement surprise par ce choix de casting: «​​Au ​début, ​je ​me ​suis ​dit, ​pourquoi ​moi? ​Parce ​qu’​on ​ne m’offre ​pas ​ce ​genre ​de ​rôle ​en ​général, on ​m’offre ​des ​rôles ​plutôt ​assurés. ​Et ​après, ​je ​me ​suis ​dit: “Mais ​justement, ​pourquoi ​pas ​moi?†​En fait, je ​me ​reconnaissais ​dans ​tellement ​d’aspects ​du ​rôle, ​dans ​mon ​propre ​vécu. Je ne l’ai pas vécu ​de ​cette ​manière-là, ​mais je l’ai ​vécu. Et je trouvais ​intéressant ​qu’on ​raconte ​que ​ça ​arrive ​à ​toutes ​ces ​femmes. ​​Je ​dirais ​que ​souvent, ​plus ​les ​femmes ​sont ​en ​force, ​plus ​la ​rencontre ​avec ​un ​homme ​comme ​ça ​va ​être ​destructrice.» ​

Pour l’actrice québécoise, incarner un tel rôle a été une expérience puissante. Elle se souvient notamment d’avoir été très secouée par une scène de crachat. «Pour une ​claque ​ou un ​coup ​de ​poing, ​on ​fait ​toujours ​semblant ​au ​cinéma. Mais pour ​un ​crachat, ​on ​ne ​peut ​pas ​faire ​semblant. Ça avait beau être dans le scénario, la ​première ​fois ​que ​c’est ​arrivé, j’ai ​été ​surprise, confie Monia Chokri. Je ​me ​suis ​sentie ​hyper ​humiliée, physiquement ​et ​psychologiquement​, j’avais ​l’impression ​d’avoir 5 ans. Tout ​était ​un ​peu ​difficile, ​parce ​que ​le ​corps ​et ​l’esprit ​ne ​font ​pas ​la ​distinction ​entre ​le ​réel ​et ​le ​faux. ​Ça m’a affectée pour ​le ​reste ​de ​ma ​journée, ​dans ​mon ​week-end. Je ​ne ​pouvais ​pas ​juste ​ranger ​mon ​costume ​le ​soir ​puis ​aller ​me ​coucher, ça ​m’affectait ​réellement. ​​Mais ​bon, ​c’était ​le ​pari ​du ​projet.» La sortie en salles de Si tu penses bien est prévue le 16 septembre 2026.