De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.
Ce recueil permet au lecteur d'accumuler les exemples de censure au cinéma. Rapidement se dessine une logique : la censure a cours partout, certes en des termes différents, et souvent sous couvert de motifs ancrés culturellement.
Les auteurs reviennent ici sur l'encadrement institutionnel. La classification des films en France, dont il est longuement question, s'exerce par le classement, la restriction d'âge ou la limitation de diffusion. Une régulation structurante qui décide concrètement qui peut voir quoi, et dans quelles conditions.
Aujourd'hui, la classification repose sur plusieurs niveaux : tous publics, interdiction aux moins de 12, 16 ou 18 ans, voire inscription sur la liste « X » pour les œuvres pornographiques ou jugées incitatives à la violence. Le ministre de la Culture détient la décision finale, mais il s'appuie sur l'avis d'une Commission de classification composée de profils variés (administration, experts, professionnels du cinéma, jeunes). Cette diversité n'empêche pas une forte subjectivité, puisque les débats sont internes, les critères mouvants, et l'appréciation repose largement sur la perception des effets potentiels des images.
Le processus lui-même est structuré en plusieurs étapes : dépôt du film au CNC, visionnage par un comité, puis éventuellement passage en commission plénière en cas de désaccord ou de demande de restriction. Le distributeur peut accepter, contester ou demander un nouvel examen. En dernier recours, la décision peut être portée devant la justice administrative.
À côté de cette censure réglementaire française, le livre explore toutefois bien d'autres formes. Au Royaume-Uni, les Video Nasties ont provoqué une vague de panique morale qui a conduit à bannir toute une série de productions jugées dangereuses. Sur le sacrilège, les exemples sont légion. Une affiche d'Ave Maria retirée pour une crucifixion sexualisée. La Dernière Tentation du Christ précédée d'un avertissement pour désamorcer les accusations de blasphème. Larry Flynt qui détourne la crucifixion en y plaçant un éditeur pornographique. Chaque fois, l'image religieuse agit comme un déclencheur immédiat.
Le cas de Viridiana voit Buñuel mettre en scène des mendiants rejouant la Cène dans une parodie qui bascule vers la dégradation morale. Le film est interdit en Espagne, condamné par le Vatican, malgré sa reconnaissance à Cannes. Voilà une œuvre qui remet en cause un certain ordre symbolique.
Concernant Mad Max, qui fait l'objet d'un chapitre entier, la France s'est longtemps tenue à l'écart d'un succès pourtant planétaire, en ne proposant que des versions tronquées, édulcorées et donc insatisfaisantes. Violence, chaos, dystopie : autant d'éléments qui justifiaient coupes et restrictions. Cette censure est évidemment liée à la représentation du désordre social inhérente au film.
Avec les plateformes, la censure ne disparaît pas : elle se complexifie. Our Boys déclenche des réactions politiques directes, jusqu'à l'intervention de Benyamin Netanyahou. Netflix, de son côté, adapte ou abandonne des projets en Turquie : modification de Love 101, annulation de If Only, retrait d'un épisode de Designated Survivor. Les ajustements sont parfois invisibles : une cigarette supprimée dans El Camino, un geste flouté dans Sex Education, une série annulée sous pression religieuse (Messiah).
La censure, quand elle ne passe pas uniquement par l'interdiction, opère par modification, adaptation, retrait partiel. Elle devient une pratique intégrée à la diffusion elle-même. Aussi, la « sensibilité » tend à se transformer en « susceptibilité ». L'émotion individuelle devient un levier collectif. Une œuvre peut être contestée non par une institution, mais par des groupes de spectateurs, profitant de l'amplification permise par les réseaux.
Qu'il s'agisse de gore italien, de blasphème religieux, de pornographie, de dystopie ou de séries contemporaines, la mécanique reste comparable : une œuvre franchit une limite implicite, et déclenche une réaction, institutionnelle, politique ou sociale. Le livre ne cherche pas à unifier ces phénomènes. Ils sont évidemment dissemblables. Mais les auteurs les juxtaposent article après article. Chaque exemple reste concret, identifiable, ancré dans un contexte précis.
Le cinéma demeure un point de friction. Un lieu où l'image, dès qu'elle déborde, appelle une réponse.
Darkness, censure & cinéma, collectif
LettMotif, 22 mars 2026, 164 pages





